La pile M0-M1-M2-M3
Architectures de la cognition et du MDE
Diapositives sources : 07-13, 20-24 Sens d'ontologie en jeu : sens 3 (non-identité) et sens 4 (MDE) Croisement corpus 2026 : MDE and Métacratie, Age 18 — discovering the model-driven academic world
1. Du paysage aux boîtes rouges
Le document construit sa pile en partant du concret. La diapositive 7 reprend la photographie de paysage et y superpose des boîtes rouges : nuages, ciel, herbe. Ce geste apparemment simple — nommer des régions de l'image — est en réalité le premier acte de modélisation. Les boîtes rouges ne sont pas dans la photographie. Elles sont ajoutées par un sujet qui regarde la photographie et qui y projette des catégories. Le nuage n'est pas un objet que la photographie contient — c'est un concept que le sujet plaque sur une région de pixels.
La diapositive 8 tire la conséquence : « It's kind of a language. » Le modèle est une sorte de langage. Il possède un vocabulaire (nuages, ciel, herbe), une grammaire (les choses sont reliées dans l'espace et dans le temps), et un domaine d'application (cette photographie-ci). Le modèle parle de l'occurrence — il ne la reproduit pas. La différence est ontologique, pas quantitative.
2. La construction progressive
Les diapositives 7 à 13, puis 20 à 24, construisent la pile niveau par niveau, avec une patience pédagogique remarquable. Le document ne saute pas d'un coup au M3 — il monte marche par marche, en montrant à chaque étape ce qui est gagné et ce qui est perdu.

M0 — L'occurrence elle-même. La réalité capturée, la photographie, l'événement perçu. M0 est le sol — le niveau où les choses arrivent. Dans le vocabulaire MDE, M0 est le niveau des instances : les objets réels, les données concrètes, les événements datés.
M1 — Le modèle. Les boîtes rouges sur la photographie. Les concepts (ciel, nuages, herbe) et leurs relations (le ciel est au-dessus de l'herbe, les nuages sont dans le ciel). M1 parle de M0 — il discrétise, nomme, structure ce qui, à M0, est un continuum indifférencié. Dans le vocabulaire MDE, M1 est le niveau des modèles utilisateur : le schéma de base de données, le diagramme de classes, la cartographie des flux.
M2 — Le méta-modèle. La diapositive 11 le définit : « Meta-model: Set of language elements that let define a concise model to assist answering a question. » Le méta-modèle ne parle pas des nuages ou du ciel — il parle de ce que c'est qu'un type de chose qu'un modèle peut contenir. Il définit le langage dans lequel les modèles M1 sont écrits. Dans le vocabulaire MDE, M2 est le niveau des DSLs : les vocabulaires d'attributs spécialisés, les grammaires de domaine.
M3 — Le méta-méta-modèle. La diapositive 12 pose la clef de voûte : « This model speaks itself, it auto-references itself in its realization. » M3 définit ce que c'est qu'un méta-modèle en général — les primitives universelles (concept, propriété, relation, contrainte, héritage) qui permettent de construire n'importe quel M2. Et M3 se décrit lui-même dans ses propres termes. La récursion s'arrête là, non par convention mais par auto-suffisance. L'auto-référence du M3 sera l'objet de l'article suivant.
3. Le diagramme complet

La diapositive 13 donne le premier diagramme complet : les quatre niveaux empilés, avec les flèches R (ascendantes) et G (descendantes) qui les relient. Ce diagramme est le coeur du document. Il sera repris et enrichi aux diapositives 20, 24, et 37, chaque version ajoutant un détail supplémentaire. Mais la structure fondamentale est posée ici : quatre niveaux d'abstraction, liés par des opérateurs montants et descendants.
4. Le modèle parle un langage
L'une des observations les plus fécondes du document est que chaque niveau parle dans les termes du niveau supérieur. La diapositive 22 l'énonce explicitement : « Model speaks a language. »
Le modèle M1 parle le langage de M2. Quand je dis « il y a des nuages dans le ciel », je parle le langage du méta-modèle qui connaît les types de choses (nuages, ciel) et les types de relations (dans, au-dessus, à côté). Si le méta-modèle ne connaissait pas le concept de « nuage », je ne pourrais pas le nommer dans mon modèle. Le vocabulaire de M1 est borné par le vocabulaire de M2.
Le méta-modèle M2 parle le langage de M3. Quand je définis « un nuage est un type de chose qui a une forme, une couleur et une position », je parle le langage du méta-méta-modèle qui connaît les méta-types (concept, propriété, relation). Si M3 ne connaissait pas le concept de « propriété », je ne pourrais pas dire qu'un nuage a une forme.
Cette observation a une conséquence capitale : les limites du langage de chaque niveau sont les limites de ce que ce niveau peut exprimer. On ne peut pas dire, à M1, quelque chose pour quoi M2 n'a pas de mot. On ne peut pas définir, à M2, quelque chose pour quoi M3 n'a pas de primitive. La borne est structurelle, pas accidentelle. C'est la version formelle du théorème des limites d'expressivité que l'Appareil et compilateur formulera en 2026 : on ne peut spécifier que ce qu'on peut vérifier ; le langage de spécification est strictement borné par l'appareil de vérification disponible.
5. Trois colonnes : cognition, MDE, métacratie
La correspondance entre la pile cognitive du document de 2017, la pile MDE de l'ingénierie logicielle, et les couches métacratiques de 2026 est suffisamment précise pour être tabulée.
L'isomorphisme n'est pas cosmétique. Les trois piles résolvent le même problème : comment rendre compte d'un système qui contient à la fois des choses qui changent vite (M0/M1, INTER) et des choses qui changent lentement (M3, SUPRA) ? La réponse est dans les trois cas la même : empiler les couches selon leur vitesse de changement, et thématiser les contraintes que chaque couche impose à celles qui changent plus vite qu'elle. C'est ce que Luhmann a appelé le couplage structurel entre sous-systèmes sociaux, et c'est ce que l'article MDE and Métacratie développe comme le premier pont entre les deux corpus.
6. L'asymétrie des vitesses
La pile n'est pas une hiérarchie statique. Chaque niveau bouge, mais à des vitesses radicalement différentes. M0 est en mouvement permanent — les occurrences surviennent sans cesse. M1 bouge souvent — les modèles sont révisés, les catégories reclassées. M2 bouge rarement — changer le langage des modèles est un chantier lourd. M3 ne bouge presque jamais — toucher au méta-méta-modèle revient à réécrire toute la pile.
Cette asymétrie est la clef de la dynamique du système. Elle explique pourquoi un changement à M0 (une nouvelle occurrence) peut être absorbé sans difficulté par les niveaux supérieurs, tandis qu'un changement à M3 (une redéfinition des primitives) entraîne une reconfiguration en cascade de tout le système. Elle explique aussi pourquoi les transitions sont si difficiles : une transition est un moment où les niveaux supérieurs, d'habitude stables, sont forcés de bouger en réponse à une accumulation de changements dans les niveaux inférieurs que les niveaux supérieurs ne parviennent plus à absorber.
Dans le registre métacratique de 2026, cette asymétrie des vitesses est exactement celle des cinq couches décrite dans Transitions méta-cratiques : INFRA bouge à peine, INTER bouge en premier dans toute crise, SUPER rattrape, SUPRA est reformulée plutôt que remplacée, SUFRA se forme après coup. L'asymétrie des vitesses n'est pas une observation empirique ajoutée après coup — c'est une propriété structurelle de toute pile en couches, et le document de 2017 la pose dès la construction de sa pile M0-M3.
7. L'ancêtre commun : Sowa et la rencontre à 18 ans
La pile M0-M3 du document de 2017 n'est pas inventée ex nihilo. Elle est exactement la pile du Meta-Object Facility (MOF) de l'Object Management Group (OMG), standardisée en 1997 puis en 2003. Et derrière le MOF, il y a Sowa. Les graphes conceptuels de John F. Sowa (Conceptual Structures, 1984) constituent l'ancêtre commun de l'ontologie formelle et du MDE. Sowa construit son ontologie sur la lignée Peirce → Whitehead → Aristote, et dérive ses catégories fondamentales de distinctions binaires qui sont elles-mêmes des méta-concepts auto-descriptifs.
L'article Age 18 raconte la rencontre avec cet univers : Eclipse, openArchitectureWare, AndroMDA, EMF, et la découverte de Sowa. « Reading Sowa at eighteen gave me a name for what I was doing with attributes and source generators, and a philosophical lineage I could place it in. » Ce qui frappe, rétrospectivement, c'est que le document de 2017 — neuf ans après cette rencontre à 18 ans — repart du même geste (une pile auto-référentielle en couches) pour penser non plus le logiciel mais la cognition humaine. L'outil n'a pas changé. Le domaine d'application, si.
8. Le pont qui deviendra explicite

La diapositive 24 montre la pile complète avec les opérateurs R (ascendants) et G (descendants). C'est le schéma qui sera repris à la diapositive 26 en regard de la pyramide MDE — le pont explicite entre cognition et ingénierie logicielle, qui sera analysé dans l'article 09.
Pour l'heure, retenons l'essentiel : le document de 2017 construit une pile en couches d'abstraction qui est structurellement identique à celle du MDE, et qui deviendra structurellement identique à celle de la métacratie. Les trois piles ne sont pas trois métaphores de la même chose — elles sont trois applications du même geste formel (un petit nombre de primitives auto-descriptives, à partir desquelles des vocabulaires entiers se déplient) à trois domaines distincts. La cognition, le logiciel, le pouvoir — trois territoires, une seule carte de la carte.
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