De META(Ex × Ty) à META(Ex × Ty+1)
Une phénoménologie du changement de régime dans le cadre méta-cratique
Document compagnon de : META-CRACY — Rapport analytique Auteur : Stéphane Erard Date : 8 avril 2026
Sommaire
- Le problème
- La thèse de simultanéité revisitée
- Le triptyque de l'Imperium comme moteur de transition
- Les cinq couches sous tension de transition
- Les phases d'une transition
- Le moteur affectif
- Exemple travaillé : de la Quatrième à la Cinquième République (France, 1958)
- Une typologie des transitions
- Note épistémique : détecter une transition de l'intérieur
- Questions ouvertes
1. Le problème
L'esquisse META-CRACY de 2017 laisse explicitement ouverte l'une des questions dont dépend en dernière instance l'ensemble du dispositif : comment passe-t-on d'une méta-cratie à une autre ? L'auteur formalise la question avec une économie admirable comme le passage
META(Ex × Ty) → META(Ex × Ty+1)
et concède que le mécanisme de ce passage reste à élaborer. Le présent document reprend ce chantier. Il ne cherche pas à clore la question — une théorie complète du changement de régime équivaudrait à une théorie complète de l'histoire — mais à poser les articulations à partir desquelles une phénoménologie des transitions méta-cratiques peut s'articuler.
Une première clarification s'impose. Le cadre doit distinguer plusieurs phénomènes que la langue ordinaire confond sous le mot « changement » :
- Dérive : modification lente d'une ou deux couches (typiquement INFRA ou INTER) sans reconfiguration des autres. La META reste la même ; son équilibre interne s'est déplacé.
- Mutation : changement localisé mais qualitatif d'une seule couche — une nouvelle technologie, un nouveau mythe fondateur, un nouveau corps intermédiaire — que le reste de la META absorbe sans rupture.
- Transition : reconfiguration coordonnée de toutes les couches, dans laquelle les relations entre couches (et non seulement les couches elles-mêmes) sont réifiées à neuf. La notation
META(Ex × Ty+1)ne s'applique proprement qu'ici. - Bifurcation : cas rare où une transition scinde le corps social en deux META simultanément co-présentes au sein du même Ex — guerre civile, sécession, schisme.
Le document de 2017 autorise déjà ce vocabulaire plus fin, même s'il ne le déploie pas : la thèse de simultanéité (§3.5 du rapport) est précisément la reconnaissance que la bifurcation n'est pas exceptionnelle mais structurellement permise par le cadre.
2. La thèse de simultanéité revisitée
La remarque la plus féconde du document original est offerte presque incidemment : un seul espace Ex peut héberger, en un même Ty, deux « mondes » coexistants se tenant dans des méta-relations différentes. Le cadre ne représente donc pas les transitions comme un saut discret d'une META à une autre, mais comme un déplacement de dominance entre configurations coexistantes.
Cela emporte une conséquence forte. Ce que nous appelons une transition est rarement l'apparition d'une nouvelle META ; la nouvelle META était déjà là, latente, périphérique, occupant des parties du corps social que la META dominante ne voyait pas ou ne nommait pas. Les transitions sont des inversions premier-plan/arrière-plan — moments où une configuration jusque-là marginale s'avance au centre, tandis que la configuration jusque-là dominante survit, recule, et continue d'opérer en bordure.
Une transition n'est pas une substitution. C'est un re-classement de META co-présentes.
Ce re-classement a deux implications analytiques. D'abord, l'historien qui cherche le « moment » où commence une nouvelle META cherche quelque chose qui n'existe pas comme moment : il cherche le seuil auquel une configuration de longue haleine traverse le centre de gravité du corps social. Ensuite, le contemporain qui vit une transition est dans la position la pire pour la percevoir, parce que la META qu'il continue de nommer avec l'ancien vocabulaire est déjà, en partie, une autre.
3. Le triptyque de l'Imperium comme moteur de transition
Le document de 2017 propose déjà, presque en aparté, un triptyque qui — une fois lu comme un mécanisme plutôt que comme une typologie — se révèle être le moteur de toute transition méta-cratique :
Imperium (une volonté dominante s'imposant à tous) → Réflexion / Imperium (les soumis pensant leur soumission) → Résistance-Recréation (un nouvel Imperium produit).
Lu comme un moteur, le triptyque nomme trois opérations qui se succèdent dans le temps et qui sont nécessaires pour qu'une transition s'achève :
- Imperium : une configuration de pouvoir s'impose à un collectif, que ce soit par la force, par la tradition ou par l'inertie d'une INFRA que personne n'a choisie. À ce stade, les affects de ceux qui subissent sont passifs — peur, tristesse, résignation, ou joie empruntée à la partie dominante.
- Réflexion / Imperium : ceux qui subissent l'Imperium se mettent à le penser. C'est le moment décisif, et le plus aisément manqué. La Réflexion doit ici se lire au sens optique sur lequel insiste le document original : c'est la pensée d'un passé qui vient de livrer son image avec retard. Les soumis forment des idées adéquates de leur soumission. Dans le vocabulaire spinoziste, ils passent des affects passifs au commencement des affects actifs.
- Résistance-Recréation : à partir de ces idées adéquates, un nouvel Imperium est produit — non pas choisi ex nihilo, mais composé à partir des matériaux que la META précédente a laissés derrière elle. Le triptyque se referme alors et se rouvre aussitôt : le nouvel Imperium est lui-même le premier terme du cycle suivant.
Le mécanisme n'est pas normatif. La phase de Résistance-Recréation produit un nouvel Imperium, pas nécessairement un meilleur. Le cadre est descriptif : il dit que telle est la forme que prennent les transitions quand elles s'achèvent, et que les transitions qui n'atteignent pas la phase 2 (pas de Réflexion) ou la phase 3 (Réflexion sans Recréation) sont en panne plutôt qu'accomplies.
4. Les cinq couches sous tension de transition
La typologie quintuple — SUPRA / SUPER / INTER / INFRA / SUFRA — était offerte dans le document de 2017 comme une cartographie statique. Sous la tension d'une transition, chaque couche se comporte différemment, et la différence elle-même fait partie de la phénoménologie à reconstruire.
4.1 INFRA — le substrat inertiel
INFRA est la plus lente des cinq. Elle inclut les conditions matérielles et techniques de la vie : routes, réseaux, archives, énergie, le corps de théorie scientifique disponible à un Ty donné. Parce qu'INFRA porte le poids du capital fixe et du savoir accumulé, c'est la couche qui résiste le plus obstinément à la transition. Après presque toutes les transitions, INFRA reste la même : les trains roulent sur les mêmes voies le lendemain de la chute du régime. La lenteur d'INFRA est la principale raison pour laquelle les transitions n'effacent jamais le passé aussi complètement que leurs protagonistes l'imaginent.
4.2 INTER — la première à se recomposer
INTER est la couche des corps sociaux intermédiaires : associations, partis, syndicats, entreprises, lobbies, milieux professionnels. C'est la couche la plus rapide, parce que les corps intermédiaires se recomposent, se dissolvent et se reforment sans avoir à modifier les substrats matériels ni les mythes fondateurs. Dans le diagnostic d'une transition, INTER est l'indicateur précoce : quand les corps intermédiaires commencent à perdre prise sur leurs bases, quand de nouveaux apparaissent sans remplir aucune case préexistante, la transition est déjà en cours, même si SUPER et SUPRA semblent encore intacts.
4.3 SUPER — la rupture visible
SUPER est le discours légitimant — constitution, doctrine, rituel, langue d'État. C'est la couche par laquelle les transitions deviennent visibles : nouvelle constitution, nouveau vocabulaire, nouveau récit officiel. Mais cette visibilité est trompeuse : SUPER ne change souvent qu'après qu'INTER s'est déjà recomposée en dessous. Ce que nous percevons comme le « moment » d'une transition (un référendum, un sacre, une déclaration) est en réalité le SUPER qui rattrape un INTER déjà déplacé.
4.4 SUPRA — les mythes fondateurs
SUPRA est la plus résistante de toutes. Les mythes fondateurs — républicain, religieux, national, civilisationnel — survivent aux régimes qu'ils ont autrefois autorisés. Ils tendent à être reformulés plutôt que remplacés : le même mot (« République », « Peuple », « Nation ») est conservé tandis que son contenu se déplace silencieusement. Quand SUPRA elle-même change, la transition n'est plus une transition mais ce que les historiens, rétrospectivement, appellent un basculement civilisationnel.
4.5 SUFRA — le passé livré avec retard
SUFRA, la plus singulière invention du document original, joue un rôle particulier sous tension de transition. C'est la couche des conditions de possibilité que nous habitons sans encore les connaître : archives d'État déclassifiées, dossiers scellés, mise au jour lente de ce qui était déjà le cas durant la META précédente. Les transitions consistent en partie en la déclassification du SUFRA de la META qu'elles remplacent. La nouvelle META ne commence pas quand l'ancienne s'achève ; elle commence quand l'ancienne devient lisible.
Une image utile : SUFRA est l'épaisseur du présent que seul l'avenir peut lire.
5. Les phases d'une transition
Le triptyque fournit le moteur ; l'asymétrie des cinq couches fournit la texture. En les conjuguant, on obtient une phénoménologie en quatre phases qui, sans prétendre à l'exhaustivité, a le mérite d'être applicable à des cas précis.
5.1 Latence
Les contradictions s'accumulent dans INTER et INFRA. Le discours officiel (SUPER) continue de décrire une META qui ne correspond plus à son substrat. La pression sur SUPRA monte en silence : les mythes fondateurs commencent à paraître soit trop sollicités, soit étrangement muets. SUFRA — la part du présent encore illisible — s'épaissit. De l'intérieur, cette phase ressemble à de la fatigue. De l'extérieur, elle ressemble au calme avant la tempête.
5.2 Crise
Un déclencheur — presque toujours exogène, même quand ses conditions étaient endogènes — rend les contradictions visibles. La contagion affective (l'imitatio affectuum de Spinoza) se propage plus vite que le raisonnement. L'Imperium de la META existante est soudain perçu comme un Imperium et non comme l'ordre naturel des choses. C'est le moment où la Réflexion devient possible.
5.3 Bifurcation
Le triptyque opère. Un nouvel Imperium est produit — parfois par une réforme institutionnelle, parfois par un acte révolutionnaire, parfois par la lente capture de l'appareil d'État par une configuration jusque-là périphérique. La nouvelle META est nommée. SUPER se reconfigure en premier ; INTER suit ou avait déjà précédé ; INFRA bouge à peine ; SUPRA est reformulée.
5.4 Stabilisation
La nouvelle META se consolide. INFRA absorbe le nouveau SUPER. Un nouveau SUFRA se forme — c'est-à-dire que la crise tout juste achevée commence à reculer dans une épaisseur que les contemporains ne peuvent pas encore lire, et qui ne sera disponible aux historiens qu'avec retard. La stabilisation est le moment où la latence suivante commence, en silence. Le triptyque ne se ferme jamais ; il itère.
6. Le moteur affectif
Le sous-titre de 2017 promet un structuralisme des points de vue, généré par les affects et les passions. La dimension affective est pourtant la part la plus sous-développée de l'esquisse originale. Les transitions sont précisément le lieu où le moteur affectif devient impossible à ignorer : rien dans l'architecture d'une META n'explique à soi seul pourquoi une configuration perd son emprise et une autre l'acquiert. La variable manquante est l'alignement affectif des corps pris dans la configuration.
Une lecture spinoziste–lordonienne offre l'articulation la plus nette. Dans l'Éthique III–IV, Spinoza distingue les affects passifs, que nous subissons, des affects actifs, qui découlent d'idées adéquates. Une META est maintenue en place par l'alignement des affects passifs sur son Imperium : peur du désordre, joie de la reconnaissance, tristesse de l'exclusion, espoir de promotion. Le spinozisme contemporain de Lordon reformule cela comme la capture du conatus des individus par les structures qui les sollicitent — capture qui n'a rien de métaphorique, puisque les salaires, les carrières, les statuts et les désirs en sont les vecteurs concrets.
Une transition commence lorsque cette capture se relâche. Elle peut se relâcher pour deux raisons. Soit l'Imperium ne parvient plus à délivrer les récompenses affectives qu'il avait promises (la joie tourne à la tristesse), soit il se met à exiger des coûts affectifs que des idées adéquates révèlent comme inutiles (la peur tourne à la colère). Dans les deux cas, ce qui se déplace en premier n'est pas l'opinion mais le sentir.
C'est pour cela que la persuasion rationnelle joue un rôle si mince dans les transitions. La nouvelle META n'est pas adoptée parce qu'elle a été argumentée ; elle est adoptée parce que les corps qui vivront en elle ont déjà commencé à sentir à travers elle. La Réflexion, terme médian du triptyque, n'est pas la production d'un meilleur argument mais la formation d'idées adéquates sur ses propres passions — ce qui est exactement la définition spinoziste de la libération.
Une typologie des affects sous tension de transition est laissée pour des travaux ultérieurs, mais une grille minimale est déjà lisible :
| Phase | Affect dominant | Mode |
|---|---|---|
| Latence | fatigue, malaise vague | passif |
| Crise | peur, colère, espoir | passif virant à l'actif |
| Bifurcation | enthousiasme, ferveur | actif, souvent transitoire |
| Stabilisation | reconnaissance, contentement | passif, à nouveau |
Le fait que la bifurcation soit dominée par des affects actifs transitoires explique pourquoi presque toute transition est suivie d'une phase de désenchantement : les affects actifs de la bifurcation ne peuvent être maintenus indéfiniment, et la nouvelle META les réabsorbe dans un nouvel équilibre passif. Le désenchantement n'est pas une trahison — c'est le coût structurel de la stabilisation.
7. Exemple travaillé : de la Quatrième à la Cinquième République (France, 1958)
Le cadre se teste mieux sur une transition unique tracée à travers son appareil complet. Le cas retenu est la bifurcation qui a produit la Cinquième République française en 1958. Il est bien borné, bien documenté, et actif sur les cinq couches.
7.1 Pré-conditions : META(France × 1946–1958)
- SUPRA : la mythologie républicaine refondée par la Libération — Résistance, République des camarades, nation indivisible. Les mythes de 1789 et de 1870 sont encore porteurs.
- SUPER : suprématie parlementaire sous la Constitution de 1946. L'exécutif est structurellement faible ; l'instabilité ministérielle est chronique (24 gouvernements en 12 ans).
- INTER : un tissu dense de partis (PCF, SFIO, MRP, radicaux, gaullistes), de syndicats (CGT, CFTC, FO), l'administration coloniale, et une hiérarchie militaire de plus en plus autonome en Algérie.
- INFRA : reconstruction d'après-guerre, plan Marshall, premiers pas de la construction européenne (CECA, puis CEE en 1957). Un substrat en cours de modernisation que le SUPER était déjà en train de retarder.
- SUFRA : mémoire de Vichy encore semi-classifiée, leçons de la guerre d'Indochine non assimilées, premiers signes de décolonisation arrivant de Londres et des replis britanniques — rien de tout cela encore lisible dans le discours public.
C'est la META latente. Plusieurs de ses couches sont déjà désalignées en 1956–57, mais l'ensemble s'appelle encore la Quatrième République.
7.2 Les contradictions s'accumulent (latence)
Le système parlementaire est incapable de soutenir une politique coloniale cohérente. Chaque gouvernement hérite de la guerre d'Algérie et tombe sur elle. Les pieds-noirs d'Alger et l'électorat métropolitain sont pris dans des dynamiques affectives opposées : intensification d'un côté, épuisement de l'autre. Au sein d'INTER, l'armée se recompose autour de ses propres griefs et cesse d'obéir à la classe politique. La pression de SUFRA monte : ce qui se passe en Algérie est, en partie, la continuation non assimilée de ce qui s'était déjà passé en Indochine, avec les mêmes officiers et les mêmes doctrines — mais cette continuité n'est pas encore lisible dans l'espace public.
Au début de 1958, l'écart entre le SUPER (encore nominalement parlementaire) et l'INTER (mené par l'armée, par les colons, par les gaullistes) est devenu structurellement insoutenable. La META est en latence.
7.3 La crise (mai 1958)
Le déclencheur est exogène au sens technique que le cadre exige : il n'est pas produit par l'appareil central de décision de la META existante, mais par une configuration périphérique (le putsch d'Alger du 13 mai) qui s'impose au centre. Les affects mobilisés de tous côtés sont passifs — peur de la guerre civile, peur d'un coup militaire, espoir de stabilité, épuisement. De Gaulle revient sous la menace : c'est l'Imperium imposé du premier terme du triptyque.
Rien dans ce moment n'est encore une transition. C'est un coup interrompu par une réforme constitutionnelle — l'Imperium a été ré-imposé, mais il n'a pas encore été pensé.
7.4 La bifurcation : une nouvelle META prend forme
La phase Réflexion / Imperium s'ouvre entre juin et octobre 1958. Le projet constitutionnel est préparé ; le référendum de septembre est tenu ; 82,6 % approuvent. Ce chiffre est souvent lu comme un plébiscite pour de Gaulle, mais le cadre le lit autrement : c'est le moment où les soumis pensent leur soumission et la ratifient avec des idées adéquates à son sujet. Le point crucial n'est pas que la population n'avait pas d'autre choix — beaucoup de populations dans beaucoup de transitions n'ont pas d'autre choix — mais que l'acte de ratification constitue la nouvelle META d'une manière qu'une imposition non ratifiée ne ferait pas.
Dans les couches :
- SUPER : entièrement reconfiguré. Primauté présidentielle, article 16, élection directe (à partir de 1962). La nouvelle Constitution est l'artefact le plus visible de la transition.
- INTER : les partis se recomposent autour de la gravité présidentielle. Le PCF et la SFIO entament un long déclin ; le mouvement gaulliste s'institutionnalise ; l'armée est ramenée sous contrôle civil par le mécanisme même qui l'avait relâchée (de Gaulle lui-même, désormais en fonction).
- INFRA : bouge à peine. Les routes, les trains, les universités, l'appareil productif sont les mêmes le 1er octobre que le 1er juin. Les fameuses trente glorieuses se poursuivent sans interruption à travers la bifurcation.
- SUPRA : la « République » est conservée comme mot, son contenu déplacé. Le mythe fondateur est reformulé — non aboli. C'est le comportement caractéristique de cette couche.
- SUFRA : la séquence algérienne tout juste achevée commence immédiatement à entrer dans la couche d'opacité. Les archives d'État sont scellées pour des décennies ; les papiers de l'OAS, les traces de la raison d'État, la torture documentée ne deviendront lisibles qu'après trente, quarante, cinquante ans.
7.5 Stabilisation (1958–1968)
La nouvelle META se solidifie. Le président devient un pilier autour duquel INTER et SUPER s'orientent l'un et l'autre. Le référendum de 1962 sur l'élection présidentielle au suffrage direct est, rétrospectivement, la consolidation de la bifurcation plutôt qu'une seconde — il ratifie la centralité de la fonction que la transition de 1958 avait créée.
Au cours de cette décennie, INFRA continue de devancer SUPER : la modernisation de la société française (exode rural, massification de l'enseignement supérieur, consumérisme, nouveaux médias) s'accumule plus vite que SUPER ne peut l'intégrer. Une nouvelle latence commence, en silence, presque dès l'instant où la stabilisation est atteinte.
7.6 Le triptyque se referme (mai 1968)
Mai 1968 se lit le mieux, dans ce cadre, non pas comme le commencement d'une nouvelle META mais comme la phase de Résistance-Recréation du cycle de 1958. Les affects actifs que 1958 avait apaisés reviennent comme un audit générationnel de l'Imperium qui avait été imposé et ratifié dix ans plus tôt. Le cycle ne produit pas, cette fois, une nouvelle constitution ; il produit une série de reconfigurations culturelles, intellectuelles et intimes que la META existante absorbe — mais seulement partiellement, au prix d'une longue postérité idéologique.
Point intéressant pour le cadre : la transition initiée en 1958 ne se referme qu'en 1968, et la fermeture est elle-même l'ouverture du cycle suivant. Le triptyque n'est pas une séquence avec une fin ; c'est une roue.
7.7 Ce que le cas montre des transitions en général
Trois leçons peuvent être tirées pour toute transition méta-cratique :
- Les vitesses des couches sont asymétriques. INTER bouge en premier, SUPER rattrape, INFRA bouge à peine, SUPRA est reformulée, SUFRA se forme après coup. Toute analyse qui ignore cette asymétrie prendra la rupture visible (SUPER) pour la transition elle-même.
- Les déclencheurs sont exogènes, les dispositions sont endogènes. Aucun déclencheur extérieur n'aurait pu produire la bifurcation de 1958 si la latence ne s'était pas déjà accumulée ; aucune quantité de latence ne l'aurait produite sans le déclencheur du 13 mai. Le cadre a besoin des deux — et la notation du cadre (
META(Ex × Ty)) est hospitalière aux deux, puisqueExest interne etTyexterne. - Le moment de ratification est constitutif, non décoratif. Le référendum d'octobre 1958 n'est pas un coup de tampon sur un fait accompli ; c'est le moment où la Réflexion entre dans le triptyque et où la nouvelle META acquiert sa forme spécifique. Sans lui, les mêmes matériaux auraient produit un coup d'État, non une république.
8. Une typologie des transitions
Le croisement de la vitesse d'une transition avec le lieu de son déclencheur produit quatre idéaux-types. Chaque case admet au moins un cas bien documenté.
| Déclencheur endogène | Déclencheur exogène | |
|---|---|---|
| Rapide | 1789, première phase | 1958 (travaillé ci-dessus) |
| Lente | Révolution industrielle | Christianisation de l'Europe médiévale |
Les quatre cases ne sont pas également fréquentes. Les transitions rapides/exogènes sont surreprésentées dans le registre historique parce qu'elles sont spectaculaires et bien datées. Les lentes/endogènes — la révolution industrielle en étant l'exemple canonique — sont les plus difficiles à analyser parce qu'elles se déploient à travers plusieurs META et plusieurs Ex sans aucun moment unique de bifurcation. Les transitions lentes/exogènes, telles que la christianisation de l'Europe, occupent plusieurs siècles et traversent de multiples reconfigurations de SUPRA ; elles sont à peine des transitions au sens strict de la définition du §1, et seraient plus exactement décrites comme des basculements civilisationnels. Les transitions rapides/endogènes — la première phase de 1789, certains coups de palais — combinent la violence des transitions rapides avec l'intériorité des endogènes, et sont les plus susceptibles d'échouer, c'est-à-dire de caler avant d'achever le triptyque.
Cette typologie est offerte comme grille de travail, non comme taxinomie close. La plupart des transitions réelles se tiennent à la frontière entre les cases.
9. Note épistémique : détecter une transition de l'intérieur
Le cadre a une conséquence inconfortable pour quiconque traverse une transition : on ne peut pas pleinement voir la META dans laquelle on se trouve. SUFRA, par définition, est la part du présent que seul l'avenir peut lire. L'observateur contemporain est donc dans une position structurellement pire que celle de l'historien — non parce qu'il est moins intelligent, mais parce que les conditions de possibilité de son propre voir font elles-mêmes partie de ce qui se déplace.
Trois heuristiques partielles rendent néanmoins une transition détectable de l'intérieur, et elles découlent directement de l'asymétrie des couches du §4.
- Surveiller INTER en premier. Les corps intermédiaires bougent avant SUPER. Quand les partis, les syndicats, les milieux et les réseaux informels commencent à perdre prise sur leurs bases — quand les adhésions s'amincissent, quand la langue ne capte plus les affects, quand de nouveaux groupes apparaissent sans remplir aucune case préexistante — une transition est déjà en cours, même si le discours officiel décrit encore l'ancienne META comme intacte.
- Écouter le décalage de la langue. SUPER est en retard sur INTER. Le signe précoce le plus net d'une transition est le moment où le vocabulaire officiel cesse de nommer ce qui se passe. Les phénomènes nouveaux sont décrits avec d'anciens mots, et les mots commencent à sonner faux. (En 1957, « la République » était déjà un mot inadéquat pour ce que la France faisait en Algérie.)
- Suivre la marée affective. Le passage des affects passifs de fatigue aux affects passifs de peur ou de colère — et l'apparition, ici et là, de brefs affects actifs (enthousiasme, ferveur) qui n'ont aucun support institutionnel évident — signale que la phase de latence se clôt et que la phase de crise s'ouvre.
Aucune de ces heuristiques n'est concluante. Ce sont des indices, au sens du détective, non des preuves. L'avantage déloyal de l'historien est qu'il peut lire SUFRA ; la seule compensation du contemporain est qu'il peut lire les affects, puisqu'il est lui-même l'un des corps dans lesquels la marée affective monte.
10. Questions ouvertes
Ce développement couvre un terrain que l'esquisse de 2017 laissait ouvert, mais il en laisse à son tour de nouveaux ouverts. L'honnêteté exige de lister ce qui reste à faire — et un second document compagnon, Silences et Chantiers, reprend désormais chacun des chantiers ci-dessous, en même temps que les quatre diapositives blanches de la source que le présent document n'a pas abordées.
- Transitions multi-échelles. Une META à un Ex (disons, une ville) peut s'inscrire dans une META à un Ex plus grand (la nation), qui s'inscrit elle-même dans une META à un Ex encore plus grand (l'empire, la civilisation). Quelle est la relation entre des transitions à différentes échelles ? Un petit Ex peut-il transiter sans entraîner avec lui le plus grand Ex ? Le cadre n'a pour l'heure pas de notation pour des META imbriquées, et c'est un chantier prioritaire. (Développé dans Silences et Chantiers, ch. I, qui formalise la diapositive 46 de la source.)
- Transitions échouées. Le triptyque suppose que le cycle s'achève. Mais beaucoup de transitions calent — Imperium imposé, Réflexion refusée ; ou Réflexion atteinte, Recréation avortée. Une théorie des transitions échouées est nécessaire, et pourrait se révéler plus utile qu'une théorie des transitions réussies, puisque la plupart des transitions échouent. (Développé dans Silences et Chantiers, ch. II, avec la crise financière de 2008 travaillée à travers les cinq couches comme cas principal.)
- La dimension affective reste sous-formalisée. La section 6 esquisse une grille ; elle ne fournit pas un vocabulaire assez précis pour faire le travail que promet le sous-titre du document de 2017. Une articulation complète avec l'Éthique III–IV de Spinoza et avec Capitalisme, désir et servitude de Lordon reste à écrire. (Développée dans Silences et Chantiers, ch. III, ancrée sur la diapositive 50 de la source.)
- Le statut de SUPRA dans les sociétés pluralistes. Le cadre traite SUPRA comme une couche unique, mais les sociétés contemporaines hébergent simultanément des mythes fondateurs pluriels et concurrents. SUPRA est-elle, dans de telles sociétés, encore une couche — ou s'est-elle dissoute dans INTER ? Cette question est lourde de conséquences pour l'analyse du présent. (Développée dans Silences et Chantiers, ch. IV, qui écrit aussi la SUPRA-STRUCTURE que la source avait laissée blanche sur la diapositive 59.)
- La notation
META(Ex × Ty)elle-même. La section 4.2 du rapport original signalait que le formalisme oscille entre métaphore et formalisation effective. Les transitions développées ici l'utilisent comme une métaphore ; une formalisation plus serrée — comme espace topologique, comme catégorie, comme graphe orienté de configurations en couches — est l'étape naturelle suivante, et mettrait le cadre en dialogue avec la modélisation contemporaine des dynamiques sociales complexes. (Développée dans Silences et Chantiers, ch. V, qui écrit aussi la SUPER-STRUCTURE que la source avait laissée blanche sur la diapositive 58.)
Le point est partout et la circonférence nulle part.
L'épigraphe de 2017 s'applique, avec une force redoublée, à la question des transitions. Il n'y a pas de point de vue privilégié depuis lequel observer une META en train de devenir une autre META, parce que tout point de vue est lui-même l'un des corps que le changement traverse. Ce que le cadre offre n'est pas un lieu où se tenir, mais une manière de tracer — couche par couche, affect par affect, phase par phase — le lent re-classement des configurations dans lesquelles nous vivons déjà.