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Intention et intentionnalité

Ce que l'architecture doit — et ne doit pas — à Husserl

Auteur : Stéphane Erard Date : 2 juin 2026 Compagnon de : ts-intention — design in public, et plus précisément de Part 02 : In-tentio × Ex-tensio

« Tout phénomène psychique est caractérisé par ce que les scolastiques du Moyen Âge ont appelé l'inexistence intentionnelle d'un objet. » — Franz Brentano, Psychologie du point de vue empirique (1874)


Avertissement au lecteur

Dans Part 02 de la série ts-intention, j'écris une phrase que je dois maintenant payer. Je dis que l'intentio scolastique est « ce qu'un philosophe plus tardif, Brentano, réimporterait dans la philosophie moderne comme l'intentionnalité, et ce autour de quoi Husserl bâtirait une phénoménologie ». Puis, deux paragraphes plus loin, je laisse l'objecteur me reprocher d'avoir « invoqué Aquin, Spinoza, Husserl et la théorie des catégories en cinq paragraphes » sans rien livrer que « le code a un but et le but engendre le code » ne dise déjà en anglais plus simple. L'objection est juste sur un point précis : le nom de Husserl, là, est une note de bas de page elliptique. Il décore. Il n'engage rien.

Cette page règle la dette. Elle prend la phénoménologie husserlienne de l'intentionnalité sur ses propres termes, longuement, puis elle confronte cette phénoménologie au concept architectural d'intention que la série construit. Je veux savoir ce que l'architecture emprunte réellement à Husserl, et ce qu'elle ne peut pas lui emprunter sans mentir. La méthode est celle d'Appareil et compilateur : j'engage la référence directement, je marque ce que je prends et ce que j'ajoute, et je donne d'emblée l'objection adverse plutôt que de la laisser m'attendre.

Une précision de vocabulaire, parce que ce corpus emploie déjà deux fois ces mots dans d'autres sens, et que la confusion serait fatale. Quand le dossier métacratique parle d'une « phénoménologie des transitions », c'est une phénoménologie au sens hégélien — le devenir d'un régime, l'apparaître d'une forme politique à elle-même. Quand la Machine à projection tague l'« intentionnalité », c'est l'intentionnalité au sens wittgensteinien — un trait des jeux de langage. Ni l'une ni l'autre n'est ce dont je parle ici. Ici, intentionnalité veut dire la chose husserlienne précise : la structure par laquelle une conscience est conscience de quelque chose. C'est un troisième sens, et il était absent du corpus jusqu'à cette page.

Husserl sur ses propres termes

Il faut commencer avant Husserl, par Brentano, parce que c'est lui qui rouvre le dossier. Dans la Psychologie du point de vue empirique (1874), Brentano cherche le critère qui distingue le mental du physique, et il le trouve dans une idée qu'il emprunte explicitement aux scolastiques : l'inexistence intentionnelle (intentionale Inexistenz) de l'objet. Tout phénomène mental, dit-il, contient en lui-même un objet — non pas l'objet réel, mais l'objet visé, l'objet en tant qu'il est dans l'acte. On ne désire pas dans le vide : on désire quelque chose. On ne juge pas sans rien : on juge que quelque chose est. La conscience est toujours dirigée. C'est cela, et rien d'autre, que veut dire « intentionnel » : non pas « volontaire », mais tendu vers un objet.

Husserl reprend la thèse et la transforme. Dans les Recherches logiques (1900-1901) puis dans les Idées directrices (1913), l'intentionnalité cesse d'être une simple marque classificatoire pour devenir le thème central d'une science nouvelle. Et surtout, Husserl dédouble l'acte intentionnel en deux pôles corrélatifs qu'il nomme la noèse et le noème. La noèse, c'est le côté-acte : la manière de viser — percevoir, juger, imaginer, désirer, se souvenir. Le même objet peut être visé noétiquement de mille façons. Le noème, c'est le côté-corrélat : l'objet en tant que visé, l'objet exactement tel qu'il est donné dans cet acte-ci. Le perçu en tant que perçu, le jugé en tant que jugé. Le noème n'est pas la chose physique au-dehors — ce serait retomber dans le réalisme naïf que Husserl veut suspendre. C'est le sens (Sinn) de l'objet, son mode de donation, son visage tourné vers l'acte.

Pour atteindre ce terrain, Husserl exige un geste préalable : la réduction phénoménologique, l'épochè. Je mets entre parenthèses l'attitude naturelle — la croyance spontanée que le monde existe là-dehors, indépendamment — non pour la nier, mais pour cesser de m'en servir comme d'une prémisse. Ce qui reste, après la parenthèse, ce sont les structures pures de la conscience et de ses corrélats. Et au foyer de ces structures, Husserl place un ego transcendantal : non pas le moi empirique, psychologique, mais le pôle constituant à partir duquel les objets reçoivent le sens qu'ils ont. C'est le point capital, et celui qui va nous coûter cher : pour Husserl, l'intentionnalité n'est pas un pointage mécanique. C'est une donation de sens (Sinngebung), une activité par laquelle un sujet constitue l'objectivité même de ses objets.

Il faut tenir ensemble ces deux acquis husserliens, parce que la suite de cette page consiste précisément à les séparer. Le premier acquis est structural : la polarité noèse / noème, l'acte et son corrélat, la directionnalité dédoublée. Le second est métaphysique : l'ego transcendantal qui constitue, l'épochè, la Sinngebung. Husserl, lui, les tient pour indissociables — la structure est l'œuvre du sujet constituant. La question que l'architecture pose, sans le savoir, est de savoir si l'on peut prendre la structure sans le sujet.

L'intentio que la série emprunte réellement

Avant de répondre, il faut être honnête sur ce que la série ts-intention emprunte en fait, par opposition à ce qu'elle prétend emprunter. Le jeu de mots fondateur de Part 02 est latin et non allemand : in-tentio (se tendre vers) face à ex-tensio (se tendre hors de), une seule racine tendere vue des deux côtés de la flèche. Ce couple est scolastique et cartésien, pas husserlien. L'intentio d'Aquin, c'est l'ordo ad finem, l'ordination d'une puissance vers son objet, la tendance — un concept disponible bien avant que Husserl ne bâtisse quoi que ce soit. L'extensio de Spinoza, c'est l'un des deux attributs de la substance, à côté de la cogitatio. Quand la série dit « intention », elle dit, étymologiquement et honnêtement, stretching-toward : une directionnalité, une orientation vers une fin.

Or une directionnalité scolastique n'est pas une intentionnalité husserlienne. L'ordo ad finem d'Aquin n'a ni épochè, ni ego transcendantal, ni Sinngebung. Il a une flèche et une cible. C'est exactement ce dont le code a besoin, et c'est exactement ce que le nom de Husserl fait mine de fournir en promettant beaucoup plus. La note de bas de page de Part 02 importe la caution husserlienne pour une marchandise scolastique. C'est cette inadéquation que les deux lectures qui suivent doivent trancher.

Lecture A — la disjonction honnête

La première lecture est sévère, et je la défends d'abord parce qu'elle pourrait gagner. Elle dit : laissez Husserl tranquille.

L'intentionnalité husserlienne est l'accomplissement d'une conscience constituante. Retirez le sujet constituant, et vous n'avez plus l'intentionnalité de Husserl — vous avez la directionnalité d'Aquin, qui se suffit à elle-même et qui n'a jamais eu besoin du transcendantal. Or le code n'a pas de sujet constituant. Une Intention dans un système de types ne pratique pas l'épochè ; elle ne met aucune attitude naturelle entre parenthèses ; elle ne donne de sens à rien au sens où un ego husserlien donne du sens. Elle est inscrite, déclarée, projetée par un compilateur. Prétendre que l'Intention du code « est » husserlienne, c'est postuler une subjectivité transcendantale là où il n'y a qu'un graphe d'artefacts. C'est précisément l'intimidation que Part 02 s'accusait elle-même de commettre.

La conclusion de la Lecture A est nette : la série doit garder Aquin et Brentano-sans-le-sujet, et rendre Husserl à la phénoménologie. La flèche in-tentio / ex-tensio est scolastique ; qu'elle le reste. Tout emprunt au transcendantal husserlien est un emprunt à crédit, et le crédit n'est pas couvert.

Lecture B — la fondation constructive

La seconde lecture résiste à la première sur un point technique précis, et c'est ce point qui sauve quelque chose de Husserl. La Lecture A suppose que la polarité noèse / noème est inséparable de l'ego transcendantal. Cette supposition est contestable, et elle a été contestée — d'abord par les phénoménologues réalistes de Munich, puis, de la manière la plus utile pour mon propos, par la lecture analytique du noème qu'a proposée Dagfinn Føllesdal.

Sur la lecture de Føllesdal, le noème husserlien est l'analogue d'un Sinn frégéen : une entité intensionnelle, un mode de présentation qui médiatise la directionnalité de l'acte vers son objet. Le noème n'est pas l'objet ; c'est ce par quoi l'acte atteint l'objet, le sens qui détermine quel objet est visé et sous quel aspect. Dit dans le vocabulaire qui m'est familier : le noème est une fonction intensionnelle, quelque chose qui prend un contexte et rend un objet-tel-que-donné. C'est, presque littéralement, une structure de type functor — un mode réglé de passage de l'acte au corrélat.

La carte s'écrit alors d'elle-même. L'Intention de la série est le pôle noétique : l'acte dirigé, la flèche-source. Chaque extensionExt_T vers les types, Ext_C vers les classes, Ext_R vers les exigences — est un corrélat noématique : l'objet-tel-que-visé sous un mode de donation particulier. La famille des foncteurs Ext_X de Part 02 n'est rien d'autre que la pluralité des noèmes d'une seule et même noèse : une intention, projetée selon des modes distincts, se donne comme type, comme classe, comme contrat vérifiable. La symétrie « deux bouts d'une même flèche » que la série revendiquait sans pouvoir la fonder, c'est la polarité noético-noématique. Le côté-acte et le côté-corrélat d'une seule structure intentionnelle. Husserl avait déjà nommé l'arc dont Part 02 ne tenait que les deux extrémités.

La Lecture B fait donc plus que disculper la référence : elle l'utilise pour gagner un argument que la série, par ses seuls moyens catégoriels, ne pouvait pas remporter. Le foncteur de Part 02 était une image de la structure. Le noème de Føllesdal en est le nom précis et antérieur.

La décision

Je tranche, et je tranche en faveur d'un emprunt qualifié, parce que les deux lectures ont chacune isolé une moitié de la vérité.

Je prends la structure et je refuse la métaphysique. Je prends de Husserl la polarité noèse / noème — l'acte dirigé et son corrélat, la directionnalité dédoublée, le noème-comme-mode-de-donation que la lecture de Føllesdal rend assez intensionnel pour porter la charge catégorielle de Part 02. Et je refuse l'ego transcendantal, l'épochè, la Sinngebung par un sujet constituant — tout l'appareil que la Lecture A avait raison de juger sans couverture dans le code.

Ce que j'obtiens en retirant le sujet n'est pas un résidu mutilé ; c'est une position philosophique nommable. J'appelle l'Intention du code une intentionnalité désubjectivée : une directionnalité pourvue d'un corrélat mais privée de conscience constituante. Une flèche avec un noème, sans ego derrière la flèche. Et ce geste — garder la directionnalité immanente, congédier le sujet transcendantal — n'est pas un bricolage ad hoc. C'est exactement le geste spinoziste, et plus près de nous le geste de Frédéric Lordon. Le conatus est une directionnalité sans cogito souverain : l'effort par lequel chaque chose persévère dans son être est immanent à l'attribut, produit par la structure, non posé par un sujet. Le « structuralisme des passions » de Lordon dit la même chose des affects : le désir est une tendance produite par l'agencement, pas l'acte d'une volonté pleine. L'Intention du code est husserlienne de structure et spinoziste de métaphysique.

C'est, je crois, la position honnête, et elle situe enfin ce troisième sens parmi les deux que le corpus employait déjà. Ce n'est pas la phénoménologie hégélienne des transitions de régime — il ne s'agit pas du devenir d'une forme à elle-même. Ce n'est pas l'intentionnalité wittgensteinienne des jeux de langage. C'est une intentionnalité husserlienne dans sa charpente et spinoziste dans son sol, appliquée à des artefacts logiciels. Husserl fournit la grammaire de la flèche ; Spinoza et Lordon retirent le sujet que la flèche n'a pas, dans le code, les moyens de porter.

Diagram
La même flèche, nommée deux fois : la noèse husserlienne donne sa grammaire à l'intention, le noème à l'extension, mais l'ego transcendantal est congédié au profit d'une directionnalité spinoziste sans sujet

Ce que cette page ne règle pas

Elle ne démontre pas que le noème est rigoureusement un foncteur ; la lecture de Føllesdal autorise l'analogie, elle ne la prouve pas, et la prudence de Part 02 sur la portée réelle du vocabulaire catégoriel reste de mise. Elle ne tranche pas le débat exégétique sur la nature du noème husserlien — Føllesdal contre Gurwitsch, le sens contre l'objet perçu — qui reste ouvert chez les husserliens, et que je n'ai pas à clore pour mon usage. Et elle ne dit pas si une intentionnalité désubjectivée mérite encore le nom de phénoménologie, ou si elle en est déjà la naturalisation. Ce que la page règle, et qui me suffit, c'est la dette : le nom de Husserl, désormais, n'est plus une décoration dans une note de bas de page. J'ai marqué ce que je lui prends — la grammaire de la flèche — et ce que je lui refuse — le sujet qui, dans le code, n'a personne pour l'incarner.

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