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Connaître, comprendre, appréhender

Le langage comme enjeu métacratique

Diapositives sources : 12, 34 (avec un rappel Korzybskien de page-33 rendu en prose) Sens d'ontologie en jeu : sens 1 (ontologie minimale, en filigrane) et sens 3 (non-identité) Croisement corpus 2026 : Qu'est-ce qu'un DSL ?, Le projet — pourquoi un compilateur pour le droit


1. La diapositive des mots

Au milieu du document, entre la construction de la pile M0-M3 et le schéma des trois personnes, surgit une diapositive inattendue. Pas de schéma, pas de diagramme, pas de flèche. Une définition courte de ce que l'auteur entend par « langage » (une grammaire, une syntaxe, un ensemble d'axiomes — un langage reflète une manière de penser les choses), puis, en dernière ligne, basculant soudain du formalisme au français, une liste brute :

Diapositive 12 — A word on language usage here, suivie de la liste française : connaître, comprendre, appréhender, intégrer, sens, intention, intuition.

« Connaître, comprendre, appréhender, intégrer, sens, intention, intuition. »

Sept mots français, posés à la fin d'une diapositive dont l'entête disait pourtant, en anglais, « A language is : a grammar, a syntax, a set of axioms — reflects a way of thinking about things ». Le basculement linguistique n'est pas anodin : l'auteur vient de parler du langage comme structure formelle, et il conclut par une liste de mots dont la précision n'existe qu'en français — le lexique mental qu'il dit utiliser dans le reste de la présentation. Pas de définition, pas d'explication, pas de hiérarchie explicite. Une liste brute, offerte au lecteur comme un inventaire des opérations mentales que le sujet met en œuvre quand il traverse la boucle R/G. La diapositive est dépouillée — presque nue. Et c'est cette nudité qui la rend significative.

Ces sept mots ne sont pas interchangeables. Chacun désigne un rapport différent à l'objet de pensée. Connaître est le plus élémentaire — c'est le contact premier avec l'objet, la reconnaissance qu'il existe. Comprendre est l'acte de saisir les relations internes de l'objet — voir comment ses parties s'articulent. Appréhender ajoute une dimension de prise — étymologiquement, saisir avec la main, prendre possession intellectuellement de l'objet dans sa totalité. Intégrer est l'opération par laquelle l'objet compris est absorbé dans le cadre conceptuel du sujet — il cesse d'être extérieur et devient partie du modèle. Sens est à la fois la direction et la signification — où va la pensée, et ce qu'elle veut dire. Intention est le vecteur — ce que le sujet vise quand il pense. Intuition est le raccourci — la saisie immédiate qui précède ou accompagne l'analyse.

2. Les mots comme niveaux

Lus à travers la pile M0-M3, ces sept mots dessinent une progression qui n'est pas sans rappeler la montée en abstraction :

Connaître opère principalement à M0/M1 — le sujet reconnaît l'occurrence et commence à la catégoriser. Comprendre opère à M1 — le sujet voit les relations entre les catégories de son modèle. Appréhender opère à la frontière M1/M2 — le sujet saisit non seulement le modèle mais le type de modèle qu'il est en train de construire. Intégrer opère à M2 — le modèle devient partie du méta-modèle du sujet, c'est-à-dire de sa manière habituelle de penser. Sens et intention opèrent à M2/M3 — ils relèvent des conditions de possibilité de la pensée, des finalités qui orientent le travail de modélisation. Intuition traverse tous les niveaux — c'est le mode de connaissance qui ne passe pas par la montée explicite d'étage en étage.

Cette lecture est reconstruite, non explicite dans le document. La diapositive 12 pose les mots sans les distribuer sur la pile. Mais la cohérence de la distribution reconstruite suggère que l'auteur pensait déjà en termes de niveaux quand il a choisi ces mots — même s'il ne l'a pas formalisé. D'ailleurs, le titre de la diapositive le laisse entendre : « Concise words are needed — see presentation on knowledge-level words ». Les sept mots sont des knowledge-level words — des mots qui ne nomment pas des objets, mais des rapports à l'objet, c'est-à-dire précisément des niveaux.

3. La diapositive 34 : projeter

La diapositive 34 complète la diapositive 12 en ajoutant la dimension intentionnelle :

Diapositive 34 — Projecting : how, when, which elements are related ; pourquoi un modèle est conçu ainsi ; trois niveaux d'abstraction.

« Projecting. » Le sujet ne se contente pas de recevoir passivement des impressions — il projette. Le titre du document entier l'annonce : l'humain est une « machine à projection ». Et la projection n'est pas aléatoire — elle est orientée par des intentions. La diapositive le dit sans détour : « Why a model is designed this or that way is driven by intentions ». Les intentions déterminent ce que le sujet cherche dans l'occurrence, les catégories qu'il mobilise, les niveaux d'abstraction auxquels il travaille.

La diapositive énonce aussi que « representation is driven by three levels of abstractions » — et annonce que le schéma suivant sera lui-même une représentation, produite via trois niveaux d'abstraction qui se génèrent et se reflètent les uns les autres. Ces trois niveaux correspondent aux trois niveaux de G dans la boucle R/G. La projection au niveau G1 est la plus concrète — le sujet projette ses catégories sur l'occurrence pour la comprendre. La projection au niveau G2 est plus abstraite — le sujet projette son méta-modèle pour déterminer comment comprendre. La projection au niveau G3 est la plus abstraite — le sujet projette ses conditions de possibilité pour déterminer ce qui est pensable.

4. Le langage comme pouvoir — ce que 2017 ne dit pas

Le document de 2017 présente les mots comme des opérations cognitives — des outils de la pensée individuelle. Il ne tire pas la conséquence politique. La voici, telle que le corpus de 2026 la formulera.

Si la cognition passe par le langage — si le modèle « speaks a language » — alors la maîtrise du langage est un pouvoir. Celui qui possède le vocabulaire possède les catégories. Celui qui possède les catégories possède les modèles. Celui qui possède les modèles possède la capacité de voir — et de faire voir. Inversement, celui qui ne possède pas le vocabulaire ne peut pas modéliser, ne peut pas monter dans la pile, ne peut pas réfléchir au sens de R2. Il est bloqué à M0/M1 — il perçoit sans comprendre, ou comprend sans questionner ses propres catégories.

Diagram
De la maîtrise du langage au pouvoir métacratique

La page Qu'est-ce qu'un DSL ? du dossier métacratique développe cette idée avec une clarté pédagogique remarquable. Un DSL — Domain-Specific Language — est un langage dont le vocabulaire, la grammaire et le domaine d'application sont volontairement restreints à un seul champ. Le droit est déjà un DSL, au sens large : un vocabulaire spécialisé (ayant droit, mise en demeure, force majeure, vice caché), une grammaire propre (articles, alinéas, considérants), un domaine d'application (la régulation des rapports entre personnes). Mais c'est un DSL informel et ambigu. Le projet compilateur de 2026 propose de le formaliser — non pas pour remplacer le juriste par la machine, mais pour rendre le langage du droit accessible à ceux qui en sont actuellement exclus.

Le lien avec la diapositive 12 est direct. Les sept mots — connaître, comprendre, appréhender, intégrer, sens, intention, intuition — sont les opérations que le citoyen devrait pouvoir exercer sur le droit qui le concerne. Aujourd'hui, il ne le peut pas, parce que le vocabulaire du droit est un DSL informel dont la maîtrise est réservée aux professionnels. Le compilateur de 2026 ne démocratise pas le savoir juridique par la vulgarisation — il le démocratise par la formalisation. Un DSL formel est plus accessible qu'un DSL informel, parce que ses termes sont définis, ses règles sont explicites, et un compilateur peut guider l'utilisateur au lieu de le laisser seul face à l'ambiguïté.

5. Le projet compilateur comme réponse

L'article Le projet — pourquoi un compilateur pour le droit décrit le geste central : une juriste ouvre Visual Studio Code, ajoute une dépendance NuGet appelée Law.France2026.Etalab.Dsl, écrit trois lignes de C# pour décrire son cas, lance dotnet build, et obtient un retour exhaustif. Le compilateur ne décide pas — il informe. Il dit : voici les articles qui s'appliquent, voici les procédures requises, voici les divergences entre deux cadres, voici les recours activables.

Ce geste est la matérialisation technique des sept mots de la diapositive 12. Le compilateur aide le citoyen à connaître (les articles pertinents), à comprendre (les relations entre articles), à appréhender (le cadre juridique dans sa totalité), à intégrer (le cas personnel dans le cadre général), à donner un sens (la direction de ses droits), à formuler une intention (le recours qu'il veut exercer). Seule l'intuition reste hors du champ du compilateur — et c'est normal, parce que l'intuition est ce qui précède la formalisation, ce qui relève de l'affect et de l'expérience, ce qui ne peut pas être outillé sans être trahi.

6. Wittgenstein en filigrane

« Die Grenzen meiner Sprache bedeuten die Grenzen meiner Welt »« Les limites de mon langage sont les limites de mon monde » (Wittgenstein, Tractatus, 5.6). Cette proposition, que le document de 2017 ne cite pas mais dont l'esprit traverse chaque diapositive, est la formulation la plus nette du lien entre langage et pouvoir.

Si les limites de mon langage sont les limites de mon monde, alors élargir le langage de quelqu'un, c'est élargir son monde. Et restreindre le langage de quelqu'un, c'est restreindre son monde. Le DSL du droit, dans sa forme actuelle (informelle, réservée aux professionnels), est un instrument de restriction — non par intention malveillante, mais par structure. Le DSL formalisé du compilateur de 2026 est un instrument d'élargissement — non par générosité, mais par architecture. La formalisation rend le langage manipulable par quiconque accepte d'en apprendre les règles.

Le document de 2017, en posant les sept mots comme opérations cognitives fondamentales, posait en réalité les conditions de possibilité d'une démocratisation par le langage. Si connaître, comprendre, appréhender, intégrer sont des opérations universelles de la cognition humaine, alors aucune discipline — le droit, la médecine, la finance, la technologie — n'a de raison légitime de les réserver à ses seuls initiés. Le DSL est l'outil qui rend cette ouverture possible sans sacrifier la rigueur.

7. L'intention comme moteur

La diapositive 34, en plaçant les intentions au cœur de la projection, ajoute une dimension que le reste du document traite en creux : le sujet ne modélise pas pour le plaisir de modéliser. Il modélise parce qu'il veut quelque chose. Il veut comprendre un paysage, diagnostiquer un patient, plaider un cas, programmer une application, gouverner un territoire. L'intention est le moteur de la boucle R/G — sans elle, la boucle tournerait à vide.

Dans le corpus de 2026, l'intention deviendra le paramètre politique par excellence. La signature META(Ex x Ty) n'est pas seulement indexée sur un espace et un temps — elle est paramétrée par un auteur. L'auteur est celui qui a l'intention de typer le droit d'une certaine manière. Law.France2026.Etalab.Dsl porte l'intention d'Etalab. Law.France2026.LaQuadrature.Dsl porte l'intention de La Quadrature du Net. Les deux intentions sont légitimes et concurrentes. Le compilateur ne tranche pas entre elles — il les exhibe.

Sept mots sur une diapositive. Et derrière ces sept mots, tout le programme d'un compilateur du droit. Le document de 2017 ne le savait pas. Le corpus de 2026 le lit.

8. Garde-fou korzybskien — et pourtant, ce n'est toujours pas ça

Il serait imprudent de clore ce chapitre sans rappeler ce que la diapositive 33 pose, quelques pages plus loin, comme une épigraphe à deux lignes posée sur fond blanc : « It's still not that »« "map is not the territory" ». L'auteur, après avoir méticuleusement construit la pile M0-M3, énuméré les sept mots de la cognition, déployé les trois niveaux de projection, s'arrête pour inscrire en toutes lettres la formule canonique de Korzybski. Ce n'est pas un ornement. C'est un garde-fou — le même que celui que tout architecte informatique devrait inscrire au fronton de ses diagrammes UML.

Le DSL, même bien formalisé, ne ferme pas l'écart entre carte et territoire. Il le rend manipulable, il le rend vérifiable, il le rend discutable — il ne le fait pas disparaître. Law.France2026.Etalab.Dsl n'est pas le droit français. C'est une représentation du droit français, indexée par une intention (celle d'Etalab), à un moment (2026), sur un territoire (la France), avec une granularité et un découpage qui dépendent des choix de ses mainteneurs. Un cas réel — un licenciement, une garde alternative, un recours devant le Conseil d'État — excèdera toujours, par au moins un aspect, ce que le DSL peut capturer. C'est précisément la leçon que la diapositive 32 portait sur les trois personnes devant la même photo : les colonnes supérieures M2 et M3 sont marquées de « ? » parce qu'elles sont irréductiblement personnelles. Aucun DSL, aussi bien outillé soit-il, ne produira de M3 commun pour tous les citoyens de la France.

Le geste politique du compilateur n'est donc pas de prétendre clôturer la carte sur le territoire. Il est plus modeste et plus audacieux à la fois : rendre la carte elle-même publique, auditable, forkable, contestable. Le citoyen ne dit plus « le droit dit que… » (voix passive, autorité opaque) — il dit « tel DSL, tel article, tel paragraphe, version git sha, interprète le droit ainsi ». Le passage de l'autorité à la version est exactement ce que le rappel korzybskien autorise. La carte reste une carte. Mais au moins, maintenant, elle a un auteur, une date, une signature, et des alternatives.

C'est pourquoi la série ne s'arrête pas ici. Le document de 2017 cadre l'épistémologie. Le corpus de 2026 en tire les institutions. Entre les deux, les sept mots français de la diapositive 12 font le pont — et la formule de page-33 rappelle que ce pont ne mène jamais jusqu'à la chose même.


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