Le continuum des violences
La coupe, le résidu, et ce qui n'a pas de nom — six chapitres sur un concept que ce corpus n'avait jamais rencontré, et sur ce qu'il en reçoit
Stéphane Erard — 7 août 2026
Avertissement au lecteur
Cette série est la première du corpus à traiter la violence pour elle-même.
Le constat mérite d'être posé sans atténuation, parce qu'il est la raison d'être de ce qui suit. En neuf ans et une dizaine de dossiers, la violence n'était apparue ici que dans trois registres étroits : le monopole wébérien de la violence légitime, mobilisé dans France 2025 n'est pas une démocratie pour établir qu'un régime est maintenu par une force ; la violence symbolique de Bourdieu, mentionnée exactement une fois ; et la « violence épistémique du consensus », qui est une monnaie propre du corpus et qui porte sur la réduction de la pluralité des cadres, non sur des corps. Aucun de ces trois registres ne thématise la violence. Ils l'emploient.
Le corpus était pourtant à un pas. Le traité sur l'ordre des mots écrit déjà, à propos de la frontière du privé, que déclarer qu'une violence conjugale relève de la vie familiale et déclarer qu'une revendication d'assemblée relève de la passion factieuse « accomplissent le même geste ». Nancy Fraser y rappelle que la violence domestique « a pu être tenue pour privée avant de devenir un problème public ». Tout était disposé ; rien n'avait été construit.
Ce que cette série suppose acquis. Le vocabulaire des cinq couches, rappelé plus bas mais non ré-argumenté — voir le rapport analytique. La thèse du corpus sur la discrétisation, exposée dans Occurrence et discrétisation. Le geste du retournement figure/fond, construit dans Retournement figure/fond. Et, pour le cinquième chapitre seulement, le quatrième chantier de Silences et Chantiers, sur la dimension affective.
Ce que cette série ne suppose pas. Aucune familiarité avec la littérature féministe. Le premier chapitre expose le concept et son enquête depuis le début.
Un avertissement de vocabulaire, qui est aussi le pivot de la série. Ce corpus emploie le mot continuum depuis novembre 2017, comme primitif ontologique, pour désigner la réification du couple Espace × Temps. Liz Kelly emploie le même mot depuis 1987 pour un tout autre objet. Ce n'est pas un détail à régler en note : c'est le deuxième chapitre, et rien de la série n'est lisible avant lui.
La thèse
J'appelle coupe l'opération par laquelle un appareil de qualification — ici le droit pénal, mais le raisonnement vaut pour toute nomenclature officielle — découpe dans un continu d'expériences un ensemble fini de faits nommables, et produit du même geste un en-deçà où rien n'est nommable.
Je soutiens trois choses.
Que le continuum de Kelly est une instance locale d'une thèse que ce corpus tient depuis 2017. Le corpus affirme, en général, que le continu précède la découpe et que l'occurrence en est « une coupe exploitable ». Kelly affirme, dans un domaine précis et sur la foi d'une enquête, qu'une découpe particulière a été pratiquée au mauvais endroit. La seconde affirmation est un cas de la première — mais la première ne fonde pas la seconde, et cette asymétrie est la contrainte de méthode de toute la série.
Que le résidu de la coupe est un SUFRA au sens strict, non par métaphore. Il est réel : toutes les formes documentées produisent des effets. Il est cumulatif : le droit compte des événements et n'a aucun opérateur pour l'accumulation d'occurrences dont aucune n'atteint le seuil. Il est illisible dans le présent : non par manque d'information, mais par absence de catégorie qui la convertirait en fait public.
Que ce concept corrige le corpus sur sa propre théorie des affects. C'est la seule chose que la série apporte plutôt qu'elle ne reçoit, et elle porte sur la couche que le corpus tient pour le moteur de toutes les autres. La grille de 2017 décrit la capture d'un conatus par sollicitation — le salaire, la carrière, le statut. Le safety work documenté par Vera-Gray et Kelly est une capture par coût anticipé, sans récompense d'aucune sorte. Le corpus n'a pas de case pour cela.
Et je soutiens une quatrième chose, négative, qui est un refus : ce concept ne doit pas être généralisé par ce corpus-ci. L'argument est au sixième chapitre et il n'est pas de prudence.
Une branche du corpus métacratique
La série emploie la stratification qui permet de ne pas confondre la norme déclarée avec le pouvoir exercé :
- la couche SUPRA porte les évidences qui n'ont plus besoin d'être dites — ici : ce n'est rien, c'est de la drague, on ne peut plus rien dire ;
- la couche SUPER formalise lois, catégories et seuils — ici : les articles du Code pénal et leurs quatre modes d'établissement du défaut de consentement ;
- la couche INTER organise les médiations qui traduisent un récit en cas — police, magistrature, médecine, presse, employeurs ;
- la couche INFRA réunit les conditions matérielles de l'exercice d'un droit — logement, revenu, temps disponible, capacité à supporter la durée d'une procédure ;
- la couche SUFRA conserve ce que le présent ne sait pas encore lire — effets différés, dommages cumulatifs, et la question de contrôle qui lui correspond : qui représente ce qui n'est pas encore visible ?
La coupe traverse ces cinq couches. Elle est écrite dans le droit, appliquée par des professions, conditionnée par des ressources matérielles, naturalisée dans le langage — et son résidu n'est représenté nulle part.
Carte de la série
Le deuxième chapitre n'est pas une étape parmi d'autres : les flèches pointillées qui en partent conditionnent tout ce qui suit, parce qu'aucun des chapitres suivants n'est lisible tant que les deux emplois du mot n'ont pas été séparés. Les deux flèches qui touchent l'appareil métacratique vont en sens inverse l'une de l'autre — c'est le mouvement propre de la série.
Les six chapitres
- L'enquête de 1984 et le concept de 1987 — la recherche féministe britannique et ses refuges ; le continuum ordonné par gravité de Marie Leidig ; les soixante entretiens de Liz Kelly, dont quarante-huit repris ; la publication de 1987, l'ouvrage de 1988, et les trente-deux ans qu'il a fallu pour que le texte arrive en français.
- Deux continuums, un seul mot — le Continuum de 2017 comme réification sowienne, les deux acceptions lexicographiques retenues par Kelly, l'échelle de Leidig qu'elle refuse ; ni homonymie ni synonymie, mais une parenté précise assortie d'une réserve.
- La coupe et le nom — la qualification comme opération SUPER à deux effets, dont un seul est assumé ; quatre termes du Code pénal confrontés aux quatre termes de Kelly ; le naming comme dépendance à une catégorie qu'on ne produit pas soi-même.
- Le résidu comme SUFRA — réel, cumulatif, illisible ; l'iceberg retenu et la pyramide écartée ; le retournement figure/fond appliqué ; Lukács et la naturalisation de la ligne de flottaison.
- La peur comme structure — la triade Peurs, Angoisses, Stress de 2017 vérifiée par le safety work, puis corrigée deux fois : la grille n'a pas de terme de distribution, et elle n'a importé de Lordon que la moitié joyeuse de l'enrôlement — alors que le safety work échappe même à l'autre moitié, faute de désir-maître.
- Limites, objections et test de réfutation — la dilution face à la proportionnalité pénale, la fragilité de l'échantillon, les raisons du refus d'étendre alors que Cockburn l'a fait, la distinction entre absorber et confronter que ce refus embrouillait, l'audit de ce que ma traduction a pu ajouter en fraude, et celui — venu d'une relecture extérieure — de ce qu'elle a fait perdre à l'objet.
Le cinquième chapitre n'est pas un appendice. C'est le seul endroit où l'échange s'inverse. Les chapitres 3 et 4 traduisent un résultat obtenu ailleurs dans une langue construite ici ; le chapitre 5 se sert du même matériau pour prendre en défaut le quatrième chantier de Silences et Chantiers, sur la couche dont ce corpus fait le moteur de toutes les autres. Une série qui n'aurait fait que traduire n'aurait rien justifié.
Parcours de lecture
- Parcours court :
02 → 03 → 06. La désambiguïsation, la coupe, et ce qui la conteste. Trois chapitres pour l'argument nu. - Parcours du concept :
01 → 02 → 06. Ce que Kelly a établi, contre quoi, et ce que son concept ne permet pas d'affirmer. C'est le parcours conseillé à qui vient de la littérature féministe et se méfie de l'appareil. - Parcours métacratique :
02 → 04 → 05. La parenté, la traduction, puis la correction en retour. C'est le parcours conseillé à qui vient du corpus et veut savoir ce qu'il y gagne. - Parcours juridique :
03 → 04 → 06. Le seuil et ses quatre portes, l'accumulation que rien n'agrège, et la raison pour laquelle je ne demande pas la suppression du seuil. - Parcours critique :
06 → 02 → 05. Lire d'abord les objections, puis revenir aux deux chapitres qu'elles visent le plus directement.
Règle documentaire
Cette série reprend les quatre niveaux d'énoncé du traité République démocratique, démocratie républicaine : le texte en vigueur relié à sa source ; la parole d'un acteur, datée et attribuée ; l'analyse doctrinale, attribuée et confrontée à ses objections ; et ma proposition, écrite à la première personne et présentée comme thèse, non comme fait.
Elle y ajoute une cinquième règle qui lui est propre, et qui est la contrainte principale de tout ce qui suit.
Le vocabulaire métacratique sert ici à reformuler un résultat obtenu ailleurs, jamais à le produire. Le test est la substituabilité, et il se pratique dans les deux sens.
Sens montant — le test d'inflation. Partout où j'écris « SUFRA », « coupe » ou « couche », le lecteur doit pouvoir substituer la formulation de Kelly sans que l'argument perde quoi que ce soit. Si la substitution échoue, c'est que j'ai fait dire au corpus davantage que ce que l'enquête autorise.
Sens descendant — le test de déflation. Partout où je remplace la formulation de Kelly par un terme du corpus, il faut demander ce que la substitution a fait perdre à l'objet — non à l'argument. Ce que l'enquête tenait et que la reformulation ne tient plus : le caractère inductif du résultat, son adossement à des récits, son ancrage dans une expérience collective située.
Le second test est de loin le plus difficile, et pour une raison qui tient à la nature d'un appareil systématique : il rend la perte invisible en la remplaçant par de la cohérence. Une traduction réussie dans le vocabulaire des couches se lit mieux que ce qu'elle traduit ; elle se relie à tout le reste du corpus ; et cette élégance est exactement ce qui empêche de remarquer qu'une dimension a disparu. Le test d'inflation attrape ce qu'on a ajouté en trop, parce qu'un ajout est visible. Le test de déflation doit attraper une absence.
Je dois signaler que ce second test ne figurait pas dans la première version de cette page. Il y a été ajouté après qu'une relecture extérieure eut nommé l'angle mort — c'est-à-dire que le dispositif que je présentais comme la protection contre l'absorption ne protégeait que d'une moitié du risque, et qu'il ne l'a pas vu tout seul. Le sixième chapitre applique désormais les deux tests à mes propres chapitres, et concède ce que le second révèle.
Cette règle n'est pas une modestie. Elle répond à un risque que le corpus a lui-même identifié chez un autre : Qui peut innover ? reproche à Bourdieu de traiter le genre et la race « comme variables ajoutées au schéma des capitaux ». Un appareil à vocation générale exerce une pression constante vers l'absorption. Formuler ce reproche puis commettre la même opération serait sans intérêt.
Petit glossaire
Continuum (2017) — dans ce corpus depuis novembre 2017 : la réification du couple Espace × Temps en un objet unique, « espace tri-dimensionnel dont la quatrième dimension est le temps ». Ontologique, antérieur à toute découpe, non orienté — ce n'est pas une échelle.
Continuum (Kelly, 1987) — deux acceptions retenues simultanément : « un caractère commun fondamental qui sous-tend des événements différents », et « une série continue d'éléments qui passent les uns dans les autres et qu'on ne peut pas aisément distinguer ». Ordonné par la fréquence, jamais par la gravité.
Continuum (Leidig, 1981) — le précédent que Kelly refuse : une échelle ordonnée par la gravité perçue. La non-hiérarchisation n'est pas l'acquis commun du champ ; elle est ce qui sépare Kelly de Leidig.
Coupe — l'opération par laquelle une nomenclature officielle découpe un ensemble fini de faits nommables dans un continu d'expériences, et produit du même geste un en-deçà sans nom.
Naming — chez Kelly, le travail de qualification de sa propre expérience. Son point théorique : nommer n'est pas une opération individuelle, puisque nommer suppose une catégorie produite ailleurs.
Résidu — ce que la coupe laisse en deçà du seuil. Ni négligeable ni moins grave : sans catégorie.
Safety work — chez Vera-Gray et Kelly (2020), le travail invisible et continu d'anticipation du risque dans l'espace public. Ni rémunéré, ni compté, ni perçu comme un travail par celles qui l'accomplissent.
SUFRA — la couche de l'opacité temporelle du présent : ce qui est déjà là, agit déjà, et n'est pas encore lisible comme tel.
Bibliographie générale orientée
- Liz Kelly, « The Continuum of Sexual Violence », in Jalna Hanmer & Mary Maynard (dir.), Women, Violence and Social Control, Macmillan, 1987, p. 46-60 — le texte fondateur, et la seule source qui porte réellement la thèse de cette série.
- Liz Kelly, Surviving Sexual Violence, Polity Press, 1988 — le déploiement en volume de la même enquête ; l'écart de date entre les deux explique le flottement bibliographique qu'on rencontre partout.
- Liz Kelly, « Le continuum de la violence sexuelle », trad. Marion Tillous, Cahiers du Genre, n° 66, 2019/1, p. 17-36 — la traduction française, trente-deux ans après ; c'est elle qui a fait entrer le concept dans le débat francophone, et c'est pourquoi il y passe pour récent.
- Marie Leidig, « Violence Against Women — A Feminist-Psychological Analysis », in Sue Cox (dir.), Female Psychology, St Martin's Press, 1981 — le continuum ordonné par la gravité perçue ; à lire comme la position que l'enquête de 1984 défait.
- Fiona Vera-Gray & Liz Kelly, « Contested gendered space: public sexual harassment and women's safety work », International Journal of Comparative and Applied Criminal Justice, vol. 44, n° 4, 2020, p. 265-275 — le safety work ; c'est Kelly prolongeant son propre concept, ce qui interdit de traiter ce prolongement comme une extension d'auteur tiers.
- Carole Pateman, The Sexual Contract, 1988, et Nancy Fraser, « Repenser la sphère publique » — déjà mobilisées par le corpus dans Qui trace la frontière entre public et privé ? ; la frontière du privé comme protection et comme immunité, et la chaîne de traductions entre le vécu et l'agenda public.
- Georg Lukács, Histoire et conscience de classe, 1923 — la réification comme occultation ; identifiée par le corpus comme l'envers exact du SUFRA dans Du couple Espace × Temps au Continuum.
- Frédéric Lordon, Capitalisme, désir et servitude, La Fabrique, 2010, et Imperium, 2015 — l'enrôlement comme colinéarisation des conatus sur un désir-maître, dans deux régimes affectifs : affects tristes de la contrainte, affects joyeux de la sollicitation. Le chapitre 5 ne soutient pas que ce modèle soit incomplet — il soutient que le corpus n'en a importé que la moitié joyeuse, et que le safety work échappe encore à l'autre moitié parce qu'il n'a aucun désir-maître.
- Johan Galtung, « Violence, Peace, and Peace Research », Journal of Peace Research, 1969 ; Nancy Scheper-Hughes & Philippe Bourgois (dir.), Violence in War and Peace, Blackwell, 2004 ; Cynthia Cockburn, « The Continuum of Violence: A Gender Perspective on War and Peace », 2004 — les trois lignées que cette série n'importe pas, signalées pour que le refus soit vérifiable plutôt que silencieux. Le sixième chapitre en donne la raison, et distingue au passage la violence structurelle de Galtung du SUFRA : causation sans auteur d'un côté, retard de lisibilité de l'autre.
- Rob Nixon, Slow Violence and the Environmentalism of the Poor, Harvard University Press, 2011 — cas à part, et le plus embarrassant. La slow violence est, sur le trait du retard de lisibilité, un quasi-équivalent du SUFRA publié six ans avant les diapositives de 2017, et absent de tout le corpus. Le sixième chapitre en tire la conséquence sur ce que le corpus appelle « son invention la plus originale ».
- Code pénal et Légifrance — articles 222-22, 222-23, 222-33 et 222-33-1-1 ; loi du 3 août 2018 créant la contravention d'outrage sexiste, loi du 24 janvier 2023 l'érigeant en délit aggravé.
Note de vérification. La notice « Continuum des violences » de Wikipédia en français, qui est le point de départ de cette série, attribue une contribution de 1987 à Sandra McNeill ; je n'ai pu la confirmer sur aucune source indépendante et ne construis rien dessus. La même notice date le concept de 1987 tout en lui donnant le titre de l'ouvrage de 1988. Une notice encyclopédique est un point d'entrée, pas une source — et c'est une remarque qu'un corpus exigeant la traçabilité de chaque affirmation ne peut pas s'épargner sur son propre point de départ.
Ce corpus a l'habitude de se clore sur une image plutôt que sur une conclusion.
Celle qui convient ici est celle que la quatrième pièce retient et que la cinquième explique : un bloc de glace dont la ligne de flottaison n'appartient pas à la glace. Rien dans le bloc ne distingue le haut du bas. C'est la surface de l'eau qui décide de ce qui se voit, et la surface de l'eau est notre affaire — elle a une histoire, des dates, des auteurs, et elle a bougé deux fois en cinq ans.
Mais l'image, prise seule, est trop confortable, et il faut dire pourquoi. Elle décrit une configuration, et une configuration n'a besoin de personne pour être vraie. Or ce qui a rendu cette ligne visible n'est pas un raisonnement sur des couches : ce sont soixante femmes qui ont accepté, en 1984, de raconter à une chercheuse ce qu'elles n'avaient déclaré à personne, et dont une bonne part n'avait pas de mot pour ce qu'elles décrivaient. Aucun appareil ne produit cela. Il peut le relire, le relier, le reformuler plus court — et c'est ce que fait cette série, en sachant que le raccourci ne vaut que parce que le travail long a été fait ailleurs.
La ligne de flottaison est donc la bonne image, à une condition : se rappeler qu'on ne l'a pas vue en regardant l'eau, mais en écoutant ce que disaient celles qui vivent dessous.