L'échange s'inverse
Les trois chapitres précédents ont fait circuler le savoir dans un seul sens. Kelly fournissait un résultat, le corpus fournissait un vocabulaire, et je me suis imposé de vérifier à chaque étape que la traduction n'ajoutait rien en fraude.
Ce chapitre va dans l'autre sens. Le corpus possède depuis 2017 une théorie des affects qu'il a partiellement déployée, et cette théorie rencontre ici un matériau qui la confirme sur un point spectaculaire et la prend en défaut sur deux autres. Les défauts portent sur la couche que le corpus tient pour le moteur de toutes les autres. C'est donc, de toute la série, le chapitre qui engage le plus.
Ce que le corpus avait déjà, et qu'il n'a pas fini d'écrire
La diapositive 50 du document de 2017 nomme une triade affective : Peurs, Angoisses, Stress — réelles ou imagées (projectives). Trois affects modaux, et un binaire.
Silences et Chantiers reprend cette triade dans son quatrième chantier et en tire l'essentiel. Peurs nomme la réponse immédiate d'un corps à une menace perçue ; angoisses nomme la version diffuse, sans objet, qui survit à la disparition de son déclencheur ; stress nomme l'accumulation chronique des deux. Et c'est le binaire qui rend la triade proprement métacratique plutôt que simplement psychologique — le texte est explicite :
une peur peut être réelle (la banque peut effectivement faire faillite demain) ou imagée (la banque peut faire faillite demain parce que quelqu'un l'a dit), et l'effet structurel des deux sur la META est identique.
Le chantier construit ensuite son appareil autour de Frédéric Lordon. L'opération centrale n'y est pas l'affect lui-même mais l'enrôlement : la capture d'un conatus individuel par une structure qui le sollicite à travers des vecteurs concrets — « le salaire, la carrière, le statut et la reconnaissance ». Les affects deviennent alors « les signes visibles d'un enrôlement qui est lui-même une relation structurelle ». Et la propagation se fait par l'imitatio affectuum spinoziste, ce qui fait de l'INTER, les corps intermédiaires, « le conducteur affectif de la META ».
Une réserve doit être posée dès maintenant, et la seconde correction y reviendra : les quatre vecteurs retenus par le chantier sont quatre sollicitations. Ce que Lordon propose est plus large, et l'écart entre les deux est précisément ce dont ce chapitre finira par tirer argument.
C'est une construction forte, et le chantier en tire une conséquence qui vaut d'être rappelée : l'asymétrie des couches — INTER en premier, SUPER qui rattrape, SUPRA recadrée en dernier, INFRA qui bouge à peine — n'y est plus postulée mais dérivée du mécanisme affectif.
Le chantier reste toutefois annoncé plutôt qu'achevé. Il est le quatrième d'une liste de « cinq chantiers et quatre diapositives blanches ». C'est un texte qui décrit ce qu'il faudrait écrire.
Le safety work
Kelly a prolongé son propre concept, plus de trente ans après, dans une direction qui touche exactement ce point.
Avec Fiona Vera-Gray, dans « Contested gendered space: public sexual harassment and women's safety work » (2020), elle documente ce que les deux autrices appellent le safety work : le travail invisible que les femmes et les jeunes filles accomplissent en permanence dans l'espace public pour anticiper, évaluer et réduire un risque d'intrusion. Choisir un itinéraire plutôt qu'un autre. Changer de trottoir. Calculer une heure de retour. Modifier une tenue. Tenir ses clés d'une certaine façon. Simuler une conversation téléphonique. Estimer, en entrant dans une rame, où se placer.
Trois traits de ce travail comptent pour la suite.
Il est continu, non événementiel. Il ne se déclenche pas à l'occasion d'un fait ; il constitue le régime ordinaire de la présence dans l'espace public.
Il est produit par une menace qui n'a pas besoin de se réaliser. Aucun fait qualifiable n'a lieu dans l'immense majorité des trajets où ce travail est accompli. Le travail est accompli quand même, et c'est là son mode de fonctionnement, pas son échec.
Il est invisible, y compris à qui l'accomplit. Vera-Gray et Kelly insistent : ce travail est si intégré qu'il n'est pas vécu comme un travail. Il ne figure dans aucun compte, n'est rémunéré par personne, et n'apparaît nulle part comme coût.
Il faut voir le lien avec le chapitre 04. Le safety work est l'effet du résidu. C'est ce que produit, dans une vie, l'extrémité dense et non qualifiable du continuum — non pas des faits qu'on pourrait déclarer, mais un régime d'attention permanent qui organise les déplacements, l'emploi du temps et l'occupation de l'espace.
Première conséquence — le binaire de 2017 est vérifié
Le safety work est une confirmation directe, et remarquablement propre, de l'intuition la plus originale de la diapositive 50.
Le corpus affirmait qu'une peur imagée — projective, non réalisée — a le même effet structurel qu'une peur réelle. L'exemple choisi en 2017 était bancaire, et il restait au niveau du système : la META se comporte comme si l'objet projeté était réel dès qu'assez de corps y croient.
Le safety work donne à cette thèse un ancrage que l'exemple bancaire n'avait pas. Ici, la peur projective ne modifie pas le comportement d'un système financier par contagion de croyance : elle réorganise, quotidiennement et pour une moitié de la population, l'usage de l'espace, du temps et du corps. L'effet structurel est massif, mesurable en trajets, en heures et en lieux évités — et il est produit sans qu'aucun des événements redoutés ne survienne.
Autrement dit, le binaire réel/projectif de 2017 n'était pas seulement une nuance de vocabulaire affectif. C'était une thèse forte, et voici un domaine où elle est vérifiée à grande échelle. Je note ce crédit avant d'énoncer les deux dettes, parce qu'il serait malhonnête de ne retenir d'une rencontre que ce qu'elle coûte.
Première correction — la grille de 2017 n'a pas de terme de distribution
Voici la première dette.
Le chantier de 2017 traite les affects comme circulant dans l'INTER par imitatio affectuum. Le modèle est celui d'une propagation : un affect naît quelque part, se transmet de corps en corps par imitation entre semblables, et finit par saturer la couche. Le vocabulaire est celui de la conduction — l'INTER est « le conducteur affectif de la META ».
Un conducteur est homogène. C'est ce qui en fait un conducteur.
Or ce que documentent Vera-Gray et Kelly n'est pas une propagation : c'est une distribution. Le niveau de base de la triade n'est pas le même pour tous les corps de l'INTER, et l'écart n'est pas le résidu d'histoires individuelles. Il est structurellement produit, il suit une ligne identifiable, et il est stable dans le temps. Certains corps accomplissent ce travail en permanence ; d'autres ne l'accomplissent jamais et n'en soupçonnent pas l'existence.
La grille de 2017 n'a aucun terme pour cela. Elle sait dire comment un affect se propage ; elle ne sait pas dire qu'il ne part pas du même niveau selon la position. Et la différence n'est pas mineure, parce qu'elle touche la dérivation dont le chantier était le plus fier. Si l'asymétrie des couches est dérivée du mécanisme affectif, et si le mécanisme affectif est distribué, alors la vitesse à laquelle chaque couche se recompose dépend de la position de ceux qui l'habitent. Le chantier avait remplacé une typologie par une conséquence ; il faudrait maintenant remplacer une conséquence uniforme par une conséquence différenciée.
Je ne prétends pas faire ici ce travail. Je le nomme, ce qui est la manière dont ce corpus a l'habitude de traiter ce qu'il n'a pas encore fait.
Seconde correction — une capture sans désir-maître
La seconde dette est plus profonde, parce qu'elle porte sur le concept que le chantier avait placé au centre. Elle demande d'abord de réparer une erreur qui est la mienne.
Trois colonnes plutôt que deux, parce que la version simple de cet argument est fausse. Lordon dispose des deux régimes affectifs ; la grille de 2017 n'a repris que le second ; et le safety work échappe encore au premier, parce qu'il n'a personne à qui être enrôlé.
Je dois d'abord corriger une erreur. J'ai d'abord écrit ce chapitre en soutenant que le modèle de l'enrôlement décrit une capture par sollicitation et n'a pas de case pour une capture par menace. Attribué à Lordon, cet énoncé est faux, et une vérification élémentaire de ses textes suffit à le défaire.
Lordon distingue trois régimes historiques. Le capitalisme pré-fordiste enrôle par des affects tristes — la capacité d'enrôlement salarial repose sur la volonté de ne pas mourir de faim. Le fordisme ajoute des affects joyeux extrinsèques au travail, par l'accès à la consommation de masse. Le néolibéralisme vise des affects joyeux intrinsèques, l'auto-réalisation dans et par l'emploi. Et l'affect triste ne disparaît pas dans le troisième régime : la colinéarisation néolibérale continue d'user de la peur par la menace sur l'emploi, autant que de la coopération consentie. Un chapitre entier de Capitalisme, désir et servitude s'intitule d'ailleurs « Le voile des affects joyeux, le fond des affects tristes ».
La capture par la menace est donc chez Lordon, explicitement, et depuis le début.
Ce qui reste vrai, et qui devient plus intéressant. Le quatrième chantier n'a pas importé Lordon en entier : il en a repris la moitié joyeuse. Ses vecteurs sont « le salaire, la carrière, le statut et la reconnaissance » — quatre sollicitations, aucune menace. Et son critère de desserrement suit la même pente : une META « perd son emprise quand l'enrôlement échoue à délivrer les récompenses affectives qu'il sollicitait ». C'est une théorie de la capture qui tient parce qu'elle donne.
La correction ne porte donc pas sur Lordon. Elle porte sur une troncature — et la troncature est exactement ce qui a rendu la grille aveugle au safety work. Le corpus disposait, dans sa propre source, du régime affectif qui lui manquait ; il ne l'a pas pris.
Ce qui survit comme apport propre, une fois la troncature réparée. Il faut alors reposer la question au bon niveau : le régime des affects tristes, restitué, suffit-il à décrire le safety work ?
Non, et pour une raison précise. L'enrôlement par affects tristes reste, chez Lordon, un enrôlement — il suppose un désir-maître auquel des conatus sont colinéarisés. La peur de la faim enrôle vers un employeur ; la menace sur l'emploi enrôle vers une entreprise. Il y a une institution qui capte, un rapport salarial qui la porte, et une direction dans laquelle le désir est aligné.
Le safety work n'a rien de tout cela. La menace y est diffuse, sans auteur assignable, et surtout sans bénéficiaire qui enrôle. Personne n'obtient un travail de personne. Il n'y a aucun désir-maître vers lequel colinéariser le conatus — il n'y a qu'un coût permanent qu'on paie pour rester présente dans un espace.
C'est cela, l'apport, et il est plus étroit que ce que j'avais d'abord écrit : non pas une capture par menace là où le modèle ne connaîtrait que la promesse, mais une capture sans désir-maître là où le modèle, dans ses deux régimes, en suppose toujours un. Le vocabulaire de l'enrôlement suppose quelqu'un qui enrôle. Ici il n'y a personne, et le travail est fait quand même.
Un troisième fil, que je laisse ouvert
Le corpus possède ailleurs une pièce qui pourrait accueillir tout cela, et je préfère signaler la piste plutôt que de la parcourir mal.
Le travail invisible derrière l'innovation traite d'un travail réel, non compté, extrait au bénéfice d'un tiers identifiable — modérateurs de Nairobi, mineurs du cobalt, ouvriers de Foxconn. Le safety work est lui aussi un travail réel et non compté. Mais il n'est pas extrait : il est imposé comme condition de présence, et son produit n'est encaissé par personne.
Faut-il alors dire qu'il n'a pas de bénéficiaire ? La section Innover sous métacratie a forgé un principe qui rendrait la question tranchable — le principe de conservation du Δ, selon lequel il n'y a « pas d'innovation sans tiers bénéficiaire et tiers victime ». Appliqué ici, il obligerait à demander si le temps, l'attention et l'espace mental que certains n'ont pas à dépenser en safety work constituent un avantage distributif au sens strict, ou seulement une absence de charge.
Je ne tranche pas. La question est bien formée dans le vocabulaire du corpus, elle est nouvelle pour lui, et elle demande un travail que ce chapitre n'a pas fait. Elle rejoint la liste des chantiers plutôt que celle des résultats.
Ce qui réfuterait ce chapitre
Le corpus impose à chaque pièce de nommer ce qui la défait. Ce chapitre tient à deux affirmations, et chacune est réfutable.
La première correction — l'absence de terme de distribution — serait réfutée si l'on montrait que l'imitatio affectuum suffit à produire un différentiel stable et durable de niveau de base entre positions sociales, sans qu'il faille ajouter quoi que ce soit à la grille de 2017. Il faudrait pour cela expliquer comment une propagation par imitation entre semblables engendre une asymétrie persistante plutôt qu'une convergence, ce qui ne me paraît pas hors de portée mais n'a pas été fait.
La seconde — la capture sans désir-maître — serait réfutée si l'on identifiait le désir-maître vers lequel le safety work colinéarise. Deux candidats méritent d'être pesés plutôt qu'écartés. On pourrait soutenir que les auteurs potentiels d'intrusion forment collectivement ce désir-maître, l'espace public étant alors le lieu d'un enrôlement diffus mais réel ; l'objection est que Lordon exige une institution qui capte et une direction d'alignement, non un agrégat statistique de comportements. On pourrait aussi soutenir que le bénéficiaire est celui qui n'a pas à faire ce travail, le safety work étant alors la contrepartie invisible d'une liberté de circulation inégalement distribuée ; c'est la piste que la section précédente laisse ouverte sous le nom de conservation du Δ, et elle est la plus sérieuse des deux. Si l'une des deux aboutit, la correction tombe et le vocabulaire de l'enrôlement suffit.
Une troisième réfutation est désormais close, et je la mentionne parce que c'est moi qui l'avais ouverte. La version antérieure de ce chapitre affirmait que le modèle de l'enrôlement ne connaît que la sollicitation. Les textes de Lordon la réfutent directement, et la correction ci-dessus en tient compte.
Aucune des deux réfutations encore ouvertes n'est aujourd'hui disponible. Aucune n'est non plus impossible, et c'est la situation dans laquelle ce corpus place ordinairement ses propres diagnostics. La troisième, elle, a été fermée par une vérification que j'aurais dû faire avant d'écrire plutôt qu'après — ce qui est aussi un résultat sur la méthode, et le chapitre 06 en tire les conséquences.
Sources commentées
- Fiona Vera-Gray & Liz Kelly, « Contested gendered space: public sexual harassment and women's safety work », International Journal of Comparative and Applied Criminal Justice, vol. 44, n° 4, 2020, p. 265-275 — le concept de safety work comme travail invisible imposé dans l'espace public ; c'est Kelly prolongeant elle-même son concept de 1987, ce qui interdit de traiter ce prolongement comme une extension d'auteur tiers.
- Frédéric Lordon, Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza, La Fabrique, 2010, et Imperium, 2015 — l'enrôlement comme colinéarisation des conatus sur un désir-maître, dans deux régimes affectifs et non un seul : affects tristes de la contrainte salariale, affects joyeux de la sollicitation, la menace subsistant jusque dans le régime néolibéral. Voir en particulier le chapitre « Le voile des affects joyeux, le fond des affects tristes ». C'est la moitié triste que le quatrième chantier n'a pas reprise, et ce chapitre soutient que la troncature — non le modèle — explique l'angle mort.
- Spinoza, Éthique III, notamment la proposition 27 sur l'imitatio affectuum — le mécanisme de propagation retenu par le corpus ; sa suffisance est ici mise en question, non sa validité.
- Stéphane Erard, Silences et Chantiers, quatrième chantier — la triade de la diapositive 50, le binaire réel/projectif, et la dérivation de l'asymétrie des couches à partir du mécanisme affectif ; c'est le texte que ce chapitre confirme puis corrige.
- Liz Kelly, « The Continuum of Sexual Violence », 1987 — le continuum de fréquence, dont le safety work est l'effet vécu.
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