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serard@dev00:~/cv

Deux groupes de mots sur une table

Posons deux expressions côte à côte.

République démocratique.

Démocratie républicaine.

Elles semblent réversibles. Dans le langage politique courant, on pourrait les employer pour désigner à peu près le même régime : ni monarchie, ni dictature ; des élections, des droits, une Constitution. L'une insisterait sur la forme de l'État, l'autre sur la qualité de son gouvernement. La permutation ne changerait que la couleur de la phrase.

Je propose au contraire de ralentir devant elle.

Dans la première expression, république est ce dont on parle. Démocratique lui attribue une propriété. Il pourrait exister, grammaticalement et historiquement, des républiques aristocratiques, oligarchiques ou autoritaires ; celle-ci serait démocratique. Dans la seconde, démocratie est ce dont on parle. Républicaine indique la manière dont cette démocratie se forme, s'institue, se limite et dure.

Le déplacement est comparable à celui qui sépare une « entreprise sociale » d'une « société entrepreneuriale ». Le noyau n'est pas le même. L'adjectif travaille à l'intérieur d'une forme dont le substantif conserve la préséance logique. Il ne la commande pas nécessairement, mais il reçoit d'elle son lieu.

Il serait pourtant trop facile d'en tirer immédiatement une théorie politique. La syntaxe française n'est pas une Constitution secrète. On peut dire « démocratie libérale » tout en plaçant certaines libertés avant la décision majoritaire ; on peut dire « libéralisme démocratique » et défendre des institutions proches. L'usage varie, les traductions déplacent les catégories et les acteurs politiques investissent les mêmes mots d'intentions contraires.

L'inversion n'est donc pas une preuve. Elle est une expérience de pensée : si l'on prenait au sérieux la préséance du substantif, quel ordre politique deviendrait visible ?

Cette expérience n'est pourtant pas entièrement spéculative. Les deux mots ont été, pendant longtemps, tenus pour opposés par ceux-là mêmes qui fondaient les régimes que nous appelons aujourd'hui démocratiques. C'est ce que documente l'enquête de Francis Dupuis-Déri, à laquelle une section de ce chapitre et le chapitre 9 sont consacrés.


Res publica : l'affaire qui concerne le peuple

La traduction scolaire de res publica par « chose publique » est juste et insuffisante. Res peut être une chose, mais aussi une affaire, une cause, une situation ou ce dont il est question. Publicus renvoie historiquement au peuple, à ce qui appartient à sa sphère ou le concerne. La res publica n'est donc pas d'abord un stock de bâtiments administratifs opposé à des maisons privées. Elle est l'affaire qui ne peut être abandonnée aux seuls intérêts particuliers sans défaire le monde commun.

Le latin ne nous livre cependant aucune liste définitive de ces affaires. L'eau est-elle publique parce que tous en ont besoin, privée parce qu'une source se trouve sur un fonds, commune parce que son cycle ignore les titres fonciers ? Une route est-elle publique par sa propriété, par son usage, par son financement ou par l'impossibilité d'organiser la vie collective sans elle ? Une donnée de santé demeure-t-elle privée lorsqu'elle alimente un modèle dont les décisions affecteront des millions de patients ?

Le mot public contient une difficulté que l'étymologie ne résout pas : il faut identifier le public concerné. Le peuple d'une cité antique n'incluait ni tous ses habitants ni toutes les personnes soumises à ses décisions. La res publica romaine pouvait être gouvernée par un nombre étroit de familles. L'affaire dite du peuple n'était pas nécessairement décidée par tout le peuple, et le peuple juridique ne coïncidait pas avec la population réelle.

Cette dissociation demeure moderne. Un service peut appartenir à l'État sans que ses usagers participent à sa définition. Une entreprise privée peut remplir une fonction dont personne ne peut raisonnablement se passer. Un parlement élu peut transférer un actif public sans consultation particulière. Une procédure peut être régulière et laisser intacte la question de savoir qui a pu former les termes du choix.

La république ne garantit donc pas par son nom le gouvernement de la chose publique par son public.


Demos-kratos : qui est le peuple capable ?

Le mot démocratie réunit demos et kratos : le peuple et la puissance de gouverner. Là encore, l'étymologie ouvre une question plus qu'elle ne fournit une institution. Qui compte comme membre du demos ? Que signifie exercer le kratos : voter, délibérer, tirer au sort, contrôler, révoquer, désobéir, administrer directement ? Quel savoir est requis, et qui décide que ce savoir manque ?

La démocratie athénienne excluait les femmes, les esclaves et les étrangers de la citoyenneté. Les démocraties représentatives modernes ont longtemps réservé le suffrage aux propriétaires, puis aux hommes. L'universalité proclamée a toujours rencontré une frontière instituée. L'histoire démocratique n'est pas seulement l'élargissement du cercle des votants ; elle est la contestation répétée de la définition autorisée du peuple et de ce sur quoi il a compétence.

Jacques Rancière nomme politique le litige qui survient lorsque ceux qui ne sont pas comptés comme parties se déclarent néanmoins capables de parler du commun. Cette formulation éclaire notre inversion. La république démocratique peut répondre : vous participerez selon les places que l'ordre républicain vous reconnaît. La démocratie républicaine répondrait plutôt : aucune distribution des places ne peut se soustraire définitivement à la vérification de l'égalité.

Cette seconde réponse ne signifie pas que toute personne décide instantanément de tout. Elle signifie que l'incompétence politique ne peut être présumée à partir d'une place sociale et que la fermeture d'une question exige une justification publique. Le kratos démocratique n'est pas l'omnipotence d'une foule ; c'est la capacité instituée de rouvrir ce qu'une autorité présente comme déjà réglé.


Le mot démocratie n'a pas toujours été un compliment

L'hypothèse grammaticale rencontre ici une objection de fond, et cette objection la renforce.

Si l'on suppose que république démocratique et démocratie républicaine désignent le même régime lu de deux côtés, on suppose implicitement que les deux mots sont compatibles depuis toujours, et que leur assemblage relève de la redondance élogieuse. Dans Démocratie. Histoire politique d'un mot aux États-Unis et en France, Francis Dupuis-Déri établit le contraire. Il ne procède pas par étymologie mais par dépouillement d'archives : discours, pamphlets, journaux, correspondances. Il demande qui emploie le mot démocratie, contre qui, et pour désigner quoi.

Son résultat principal est simple à énoncer et lourd de conséquences. À la fin du XVIIIe siècle, les fondateurs des nouveaux régimes américain et français ne revendiquent généralement pas la démocratie. Ils la rejettent comme le nom d'un régime instable où le peuple assemblé gouvernerait en personne, et défendent contre elle une république représentative. Le mot que nous employons comme certificat de légitimité fonctionnait alors comme une accusation.

Dupuis-Déri nomme agoraphobie politique le schème argumentatif récurrent qui soutient ce rejet : le peuple rassemblé serait trop passionnel, ignorant, intéressé ou versatile pour gouverner ; la sélection de représentants supposés plus éclairés convertirait ses demandes brutes en intérêt général. La notion ne prétend pas que toute médiation soit une ruse. Elle isole une manière de disqualifier un locuteur avant d'examiner ce qu'il dit.

Le mot a ensuite changé de camp. Des clubs, des sections, des mouvements égalitaires et des adversaires des élites représentatives ont revendiqué la démocratie pour exiger un pouvoir plus direct et plus contrôlable ; le terme est devenu désirable ; les professionnels de la politique s'en sont à leur tour réclamés, jusqu'à ce que l'élection et la représentation cessent d'apparaître comme les alternatives à la démocratie pour devenir sa forme moderne normale.

Je tire de cette histoire une correction de mon point de départ. L'ordre des mots que j'interrogeais n'est pas une curiosité syntaxique : il reproduit une chronologie. Le substantif républicain est arrivé le premier, avec ses institutions représentatives et ses partages ; l'adjectif démocratique s'y est fixé plus tard, porté par des luttes qui exigeaient bien davantage que le droit de choisir des gouvernants. « République démocratique » n'est pas un pléonasme : c'est une sédimentation, et la couche supérieure porte le nom de ce que la couche inférieure avait écarté.

Deux prudences accompagnent immédiatement ce gain.

L'origine ne fixe pas l'avenir. Conclure qu'un régime demeure intégralement ce qu'il était à sa fondation serait un sophisme génétique : le suffrage universel, les libertés publiques, les syndicats, les mouvements féministes et les juridictions protectrices ont réellement transformé les régimes représentatifs. Et le sens ancien ne détient aucun droit de propriété sur le mot : la question n'est pas de restaurer une pureté lexicale, mais de savoir ce que la redéfinition rend visible ou invisible. Le chapitre 9 expose ces limites en détail.

Ce qui subsiste est plus précis, et suffit à ce traité : lorsqu'une institution porte déjà le nom de ce qui pourrait la contester, la critique doit reconquérir la distinction entre le titre démocratique et les capacités démocratiques vérifiables.


Le précédent de Dick Howard

L'expression qui donne son titre à ce traité n'est pas une invention isolée. Dans « République démocratique ou démocratie républicaine ? » (ouvre dans une nouvelle fenêtre), publié en 2000, le philosophe politique Dick Howard part d'un malentendu : parlant en Allemagne orientale d'une « république démocratique », il découvre que son auditoire entend d'abord le nom de l'ancien régime est-allemand. L'adjectif démocratique n'empêchait pas la république ainsi nommée d'avoir confisqué la démocratie.

Howard ne se contente pas de dénoncer un mensonge lexical. Il compare des imaginaires issus des Révolutions française et américaine. Dans sa reconstruction, une certaine Révolution française cherche à incorporer la volonté souveraine du peuple et risque de vouloir rendre la société transparente à elle-même. Une certaine expérience américaine apprend au contraire à instituer la division sociale : partis, représentation, Constitution et contrôle juridictionnel empêchent une majorité particulière de prétendre incarner définitivement le peuple entier.

La démocratie républicaine de Howard n'est donc pas la démocratie directe sans médiation. Elle est une forme où aucune institution ne peut absorber à elle seule la société, mais où la société ne peut pas davantage se croire extérieure au politique. Elle fait vivre un jeu de jugement entre droits, mouvements sociaux, représentants, juridictions et conflits nouveaux. Le social peut devenir politique ; le politique ne fixe pas une fois pour toutes ce que sera le social.

Je reprends cette intuition en la déplaçant vers le partage public/privé. Pour Howard, le problème est l'institution d'une société divisée sans incorporation totalitaire. Pour ce traité, la question devient : comment cette société décide-t-elle quelles divisions relèvent d'une autonomie légitime et lesquelles organisent une domination soustraite au jugement ?

La réponse ne peut être : tout rendre public. Une société sans espace privé menace l'intimité, la dissidence, la pluralité des manières de vivre et la possibilité même de se retirer du regard collectif. Mais la réponse ne peut pas davantage consister à sanctuariser la frontière héritée. Ce qui fut nommé privé a souvent inclus le commandement patronal, la violence conjugale, le travail domestique gratuit, l'héritage du pouvoir économique et les effets environnementaux d'une décision propriétaire.

La démocratie républicaine commence lorsqu'aucune de ces qualifications ne vaut comme clôture sans appel.


Une opération métacratique

Dans le vocabulaire de la métacratie, nommer une affaire « publique » ou « privée » est une opération de distribution de l'imperium. Elle détermine au moins six pouvoirs :

  1. qui peut obtenir l'information ;
  2. qui peut prendre la parole avec autorité ;
  3. qui décide en dernier ressort ;
  4. qui doit justifier son intervention ou son refus d'intervenir ;
  5. qui supporte la charge de la preuve ;
  6. quels recours sont ouverts aux personnes affectées.

Prenons une entreprise. La comptabilité fiscale et certaines obligations sociales sont publiques au sens où la loi les impose. La stratégie, les procédés, les rémunérations détaillées ou les décisions d'investissement relèvent largement de la gouvernance privée. Pourtant les salariés, les sous-traitants, les territoires et les écosystèmes peuvent dépendre de ces décisions. Qualifier l'entreprise de personne privée ne décrit pas seulement son statut : cela attribue aux détenteurs des droits de décision et contraint les autres à démontrer pourquoi l'intérêt général autoriserait une limitation.

Ou prenons la famille. La protection de la vie privée soustrait heureusement l'intimité à la police des mœurs et au regard permanent de l'État. Mais la même qualification a pu servir à présenter la répartition du travail, la dépendance économique ou la violence comme des affaires dans lesquelles la puissance publique ne devait pas entrer. Le mot ne contient ni sa juste extension ni les garanties contre son détournement.

La classification agit dans toutes les couches :

  • SUPRA : « le propriétaire est chez lui », « les affaires de famille se règlent en famille », « le marché sait mieux » ;
  • SUPER : droit de propriété, secret des affaires, contrats, compétences administratives ;
  • INTER : professionnels qui traduisent et arbitrent la frontière — juges, notaires, avocats, auditeurs, autorités indépendantes ;
  • INFRA : titres, systèmes d'information, murs, capitaux, plateformes et dispositifs techniques qui rendent l'exclusion effective ;
  • SUFRA : dommages différés, dépendances invisibles, archives fermées et effets qui ne deviennent contestables qu'après des années.

Une frontière est stable lorsqu'elle se répète simultanément dans ces couches. Changer un mot de la loi ne suffit pas si la matérialité, l'expertise et la distribution de la preuve reconduisent l'ancien ordre.


Le mot privé protège et désarme

Une critique paresseuse ferait du privé le mal et du public le bien. Elle oublierait pourquoi les droits modernes ont protégé une sphère privée : défendre la conscience, le domicile, la correspondance, le corps et les associations contre l'arbitraire étatique ou communautaire. Sans cette protection, la démocratie peut devenir surveillance réciproque et exigence de conformité.

Mais privé possède deux fonctions différentes qu'il faut cesser de confondre.

La première est une fonction de refuge : elle protège une personne contre une puissance qui prétend décider pour elle. La seconde est une fonction de gouvernement : elle permet au titulaire d'un droit d'organiser l'accès à une ressource et les conduites de ceux qui en dépendent. La chambre où je peux fermer ma porte relève surtout du refuge. L'usine, la plateforme numérique ou le parc de logements relèvent aussi du gouvernement. Le droit de propriété les rassemble sous une même grammaire, mais leurs effets politiques ne sont pas comparables.

La question démocratique ne porte donc pas sur l'abolition abstraite du privé. Elle demande de distinguer refuge et commandement, usage personnel et pouvoir structurel, secret protecteur et opacité dominante.

Cette distinction prépare tout le traité. Elle évite deux impasses symétriques : croire que toute propriété est une liberté purement personnelle ; croire que toute vie privée est une dissimulation bourgeoise. Dans les deux cas, on remplace l'enquête par un mot total.


La première proposition

Je peux maintenant formuler précisément l'hypothèse grammaticale.

Dans une république démocratique, la constitution préalable de la res publica tend à présenter la séparation public/privé comme une donnée de l'ordre légitime. La démocratie intervient principalement dans le gouvernement du public ainsi défini. Elle peut modifier la loi, mais elle rencontre des droits, des compétences, des marchés et des institutions qui lui rappellent que certaines questions ne sont pas de son ressort ordinaire.

Dans une démocratie républicaine, la république institue les conditions dans lesquelles le demos peut juger la frontière sans s'ériger en volonté totale. Les droits protègent les personnes ; les procédures ralentissent l'arbitraire ; les contre-pouvoirs empêchent l'incorporation du peuple par une majorité ; mais aucune distribution concrète de pouvoir ne devient sacrée par le seul fait d'avoir été déclarée privée.

L'adjectif républicain désigne alors moins une identité nationale qu'une discipline de la démocratie : durée, publicité des raisons, garantie des droits, séparation des fonctions, pluralité des scènes de contestation. Et le substantif démocratie rappelle que ces institutions n'ont de légitimité qu'en maintenant ouverte la capacité des personnes concernées à les interroger.

L'apport de Dupuis-Déri modifie le statut de cette proposition. Sans lui, la démocratie républicaine ne serait qu'une préférence grammaticale : je choisirais de placer un mot devant l'autre. Avec lui, l'inversion devient une opération de mémoire. Elle rappelle que la préséance actuelle du substantif républicain n'est pas un ordre logique découvert dans la langue, mais le résultat provisoire d'un conflit dans lequel une position — celle du peuple assemblé — a été historiquement disqualifiée avant que son nom ne soit repris par ceux qui l'avaient écartée.

Ce n'est encore qu'une proposition. Il faut maintenant la confronter aux généalogies qui ont donné à république et démocratie des sens parfois opposés, et lire ce que les fondateurs des régimes représentatifs ont dit eux-mêmes du mot qu'ils refusaient. C'est l'objet du chapitre suivant.


Sources commentées


Chapitre suivant — Deux généalogies du gouvernement moderne

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