Le problème que ce chapitre doit régler avant tous les autres
Ce corpus emploie le mot continuum depuis novembre 2017. Il ne l'emploie pas de façon accessoire : c'est l'un des six primitifs de l'ontologie fondatrice, et le premier concept que le document-germe produit par composition plutôt que par position. Liz Kelly emploie le même mot depuis 1987, dans un tout autre champ, pour désigner tout autre chose.
Si je ne fais rien, la série entière est illisible. Un lecteur qui arrive de L'Individu divisé lira « continuum des violences » comme si les violences étaient une dimension de l'espace-temps, ce qui n'a aucun sens. Un lecteur qui arrive de la littérature féministe lira les occurrences corpusculaires du mot comme une métaphore molle. Et un lecteur attentif aux deux conclura, à juste titre, que j'ai importé un terme sans vérifier qu'il était libre.
Il l'était d'autant moins que la collision n'est pas superficielle. Les deux usages portent, chacun de son côté, sur le rapport entre un continu et les découpes qu'on y pratique. C'est précisément ce qui rend la confusion probable — et ce qui rend la clarification productive plutôt que seulement hygiénique.
Je procède donc dans l'ordre : le continuum de 2017, celui de Kelly, celui de Leidig que Kelly refuse, puis la relation exacte entre les trois.
Le Continuum de 2017 — une réification, pas une échelle
Le document de novembre 2017 s'ouvre sur deux entrées et deux seulement : Espace et Temps, posés comme irréductibles et définis par leurs étymologies latines — spatium, l'aire délimitée où quelque chose se joue ; tempus, l'étendue où quelque chose arrive. Le geste qui suit immédiatement est celui qui compte : le couple est rabattu en un objet unique, le Continuum, défini comme « espace (tri-dimensionnel) dont la quatrième dimension est le temps ».
Du couple Espace × Temps au Continuum a établi le nom technique de ce geste : c'est une réification au sens de John Sowa — traiter une relation comme un concept, transformer ce qui relie deux choses en une chose qui peut à son tour entrer en relation. Le Continuum n'est ni l'Espace ni le Temps : il est leur relation devenue objet, et c'est en tant qu'objet qu'il peut ensuite accueillir le Rôle, l'Individu et la Personne.
Trois traits de ce Continuum-là méritent d'être tenus fermement, parce que ce sont eux qui vont diverger.
Il est ontologique. Il ne dit rien de ce qui se passe dans l'espace-temps ; il dit que toute situation est nécessairement située. C'est une affirmation sur la forme de toute expérience possible, pas sur le contenu d'une expérience particulière.
Il est antérieur à toute découpe. C'est là son rôle opératoire dans le corpus. Occurrence et discrétisation formule la relation dans une phrase que la suite de cette série va employer sans relâche : l'occurrence « n'abolit pas le continuum ; elle en constitue une coupe exploitable ». Le continu est ce qu'il y a ; l'occurrence est ce qu'on en prélève ; et le prélèvement est la condition de possibilité de toute saisie, non un appauvrissement accidentel de celle-ci.
Il n'est pas orienté. Le Continuum de 2017 n'a ni haut ni bas, ni début ni fin, ni degré. Il n'est pas une échelle. On ne peut pas y être « plus haut » que quelqu'un d'autre. C'est un espace de situation, pas un instrument de mesure.
Ce dernier point est celui que la collision met le plus en danger, parce que le mot « continuum », dans l'usage courant, évoque presque toujours une gradation — du plus faible au plus fort, du bénin au grave. Le corpus ne l'a jamais employé ainsi. Kelly non plus, et c'est le cœur de l'affaire.
Le continuum de Kelly — deux définitions de dictionnaire
Liz Kelly ne bricole pas le mot. Elle l'assume comme un emprunt et elle en donne, dans « The Continuum of Sexual Violence » (1987), deux acceptions lexicographiques distinctes qu'elle retient toutes les deux :
- « a basic common character that underlies many different events » — un caractère commun fondamental qui sous-tend des événements par ailleurs différents ;
- « a continuous series of elements or events that pass into one another and cannot be readily distinguished » — une série continue d'éléments ou d'événements qui passent les uns dans les autres et qu'on ne peut pas aisément distinguer.
Ces deux définitions ne disent pas la même chose, et Kelly ne les confond pas. La première est une thèse sur la structure : sous des faits hétérogènes — une remarque au travail, une main sur une cuisse dans un couloir, une pression répétée pour obtenir un rapport sexuel, un viol — il y aurait un même caractère à l'œuvre. La seconde est une thèse sur la continuité : ces faits ne se laissent pas séparer proprement, les frontières entre eux ne sont pas là où le langage courant et le droit les placent.
Ce que Kelly ajoute, et qui n'est dans aucun dictionnaire, est l'usage qu'elle en fait. Son continuum est construit pour, dit-elle, permettre aux femmes de donner sens à leur propre expérience en montrant comment les comportements masculins dits « typical » et ceux dits « aberrant » se fondent les uns dans les autres. La cible n'est pas la gravité des actes. La cible est la partition entre le monstre et l'ordinaire — la conviction que la violence sexuelle est le fait d'un dehors, d'un anormal, d'un déviant identifiable, et que le reste est la vie normale.
Kelly construit en réalité deux continuums distincts, et il vaut la peine de ne pas les confondre non plus. Le premier est un continuum de fréquence : certains faits sont très communs, d'autres rares, et l'échelle va du plus courant au plus exceptionnel — non du plus léger au plus grave. Le second est un continuum de situations à l'intérieur des relations hétérosexuelles, gradué par la manière dont le consentement est obtenu : choix, pression, contrainte, force. Ce second continuum est le plus opératoire, parce qu'il rend visible qu'il n'y a pas de seuil naturel entre « obtenir » et « imposer ».
Ce que Kelly refuse — le continuum de Leidig
Il y avait un continuum avant celui de Kelly, et l'écart entre les deux est ce qui donne au concept son tranchant.
Marie Leidig avait proposé dès 1981, dans « Violence Against Women — A Feminist-Psychological Analysis », d'appliquer le terme « continuum » aux violences faites aux femmes. Mais son continuum est ordonné par la gravité perçue : il place à une extrémité les faits jugés les moins sévères et à l'autre les violences conjugales et l'inceste, tenus pour les plus destructeurs. C'est une échelle. Elle range.
Kelly rejette cette construction, et son enquête est l'argument du rejet. Ayant interrogé soixante femmes volontaires puis réinterrogé quarante-huit d'entre elles, elle conclut que toutes les formes de violence sexuelle sont graves et produisent des effets — que la hiérarchie de gravité postulée par l'observateur ne correspond pas à ce que les intéressées rapportent de leurs propres vies. Ordonner par la gravité revient à décider d'avance quelles expériences comptent, ce qui est exactement l'opération que le concept est censé rendre visible.
Il faut mesurer la portée de ce refus, parce que la vulgarisation le manque presque toujours. La formule qui circule — « toutes les violences de genre, de la blague sexiste au féminicide, sans les hiérarchiser » — n'énonce pas un trait partagé par Leidig et Kelly. Elle énonce précisément ce qui les sépare. Leidig hiérarchise ; Kelly refuse de hiérarchiser. Présenter la non-hiérarchisation comme l'acquis commun du concept, c'est effacer la seule chose que Kelly ait eu à conquérir.
Et ce refus n'est pas un refus de la gravité. C'est un refus de l'ordonnancement a priori de la gravité par quelqu'un qui n'a pas subi les faits. La nuance est décisive pour le chapitre 06, où l'objection de dilution viendra buter contre elle.
Trois continuums, et la relation exacte entre eux
Je peux maintenant poser la relation que ce chapitre devait établir.
Les trois usages ne sont pas trois versions d'une même idée. L'échelle de Leidig ordonne et se fait réfuter par l'enquête ; les deux séries de Kelly décrivent une continuité que la partition typique/aberrant masque ; la réification de 2017 pose le continu comme antérieur à toute découpe. La flèche pleine qui monte de Kelly vers le corpus est la thèse de ce chapitre ; la flèche pointillée qui redescend est la réserve qui l'accompagne.
Le continuum de Kelly n'est pas un homonyme du Continuum de 2017 : il en est une instance locale. Le corpus affirme, en général et pour toute saisie du réel, que le continu précède la découpe et que l'occurrence en est une coupe. Kelly affirme, dans un domaine précis et sur la foi d'une enquête, qu'une découpe particulière — celle qui sépare le comportement masculin normal du comportement masculin criminel — a été pratiquée au mauvais endroit, et que les frontières qu'elle installe ne se retrouvent pas dans l'expérience des personnes concernées. La seconde affirmation est un cas de la première.
Cette parenté n'est pas une commodité rhétorique. Elle a une conséquence de méthode : tout l'appareil que le corpus a construit autour de la coupe — l'occurrence comme prélèvement, la discrétisation comme opération jamais neutre, la carte qui n'est pas le territoire — devient disponible pour lire Kelly, sans qu'il faille rien inventer. Les chapitres 03 et 04 ne feront que cela.
Et la réserve qui doit l'accompagner
La flèche pointillée du schéma est aussi importante que la flèche pleine, et je préfère la poser ici plutôt que de la laisser au chapitre critique.
Le corpus ne fonde pas Kelly. Que toute saisie du réel passe par une discrétisation est une thèse ontologique générale : elle vaut pour un paysage, pour un nuage, pour une facture d'électricité. Elle ne dit strictement rien sur le fait que cette découpe-ci, celle du droit pénal en matière sexuelle, soit mal placée. Pour l'affirmer, il faut une enquête, et l'enquête est celle de Kelly, pas celle du corpus. Soixante femmes interrogées en 1984 au Royaume-Uni : voilà ce qui porte la thèse. Le vocabulaire métacratique ne peut que la reformuler.
J'insiste parce que la tentation inverse est réelle, et que le corpus l'a déjà identifiée ailleurs. Qui peut innover ? reproche à Bourdieu de traiter le genre et la race « comme variables ajoutées au schéma des capitaux » — c'est-à-dire d'absorber dans un appareil général des objets qui avaient leur propre construction, et de perdre au passage ce que cette construction avait produit. Faire du continuum de Kelly un simple corollaire de la réification de 2017 serait commettre exactement cette faute, avec le raffinement supplémentaire de la commettre sur le concept d'une autrice dont tout le travail consiste à montrer ce qu'on perd quand on range trop vite.
La règle que je m'impose pour la suite est donc simple, et elle est de niveau 4 au sens de la règle documentaire : le vocabulaire métacratique sert ici à reformuler un résultat obtenu ailleurs, jamais à le produire. Là où j'écrirai « SUFRA », le lecteur doit pouvoir substituer la formulation de Kelly sans que l'argument perde quoi que ce soit. Si la substitution échoue, c'est que j'ai fait dire au corpus davantage que ce que l'enquête autorise.
Ce que la clarification rend disponible
Une dernière conséquence, et elle est positive.
Une fois les trois usages séparés, la graphie commune cesse d'être un accident embarrassant pour devenir un indice. Que Kelly et le document de 2017 aient trouvé le même mot, à des décennies et des continents de distance, pour désigner deux problèmes différents qui ont la même forme, dit quelque chose de la forme elle-même. Le mot « continuum » est celui qu'on emploie quand on veut contester une partition sans nier ce qu'elle sépare — quand on veut dire « la frontière que vous tracez ici n'est pas dans les choses » sans être obligé de dire « ces choses sont identiques ».
C'est exactement la position que le corpus occupe depuis neuf ans à propos du réel et de nos modèles, et c'est exactement la position que Kelly occupe depuis 1987 à propos du typique et de l'aberrant. La convergence lexicale n'est pas une confusion à dissiper. C'est une convergence de geste, et elle mérite d'être notée comme telle — à condition, précisément, de ne pas s'en servir pour confondre les deux objets.
Le chapitre suivant peut maintenant entrer dans l'opération que Kelly conteste : la qualification pénale comme coupe, et le pouvoir de nommer qui s'y exerce.
Sources commentées
- Liz Kelly, « The Continuum of Sexual Violence », in Jalna Hanmer & Mary Maynard (dir.), Women, Violence and Social Control, Macmillan, 1987, p. 46-60 — les deux acceptions lexicographiques du mot, le continuum de fréquence, le continuum du consentement, et la fusion du « typique » et de l'« aberrant ».
- Liz Kelly, Surviving Sexual Violence, Polity Press, 1988 — le développement en volume de l'enquête, dont l'article de 1987 est l'énoncé condensé.
- Liz Kelly, « Le continuum de la violence sexuelle », trad. Marion Tillous, Cahiers du Genre, n° 66, 2019/1, p. 17-36 — la traduction française tardive, seule version accessible sans anglais ; c'est elle qui a fait circuler le concept dans le débat francophone.
- Marie Leidig, « Violence Against Women — A Feminist-Psychological Analysis », in Sue Cox (dir.), Female Psychology, St Martin's Press, 1981 — le continuum antérieur, ordonné par la gravité perçue ; c'est la construction que Kelly refuse, et le refus est constitutif de son propre concept.
- John F. Sowa, Conceptual Structures — la réification comme opérateur : traiter une relation comme un concept. Source du geste de 2017, reconstituée par le corpus dans Du couple Espace × Temps au Continuum.
- Alfred Korzybski, Science and Sanity, 1933 — la carte n'est pas le territoire ; mobilisé par Occurrence et discrétisation pour établir que toute discrétisation est sélective et donc déjà interprétative.
Note de vérification. La notice « Continuum des violences » de Wikipédia en français attribue par ailleurs à Sandra McNeill une contribution de 1987 sur l'impact des violences. Je n'ai pu confirmer cette référence sur aucune source primaire ni secondaire indépendante, et je ne construis donc rien dessus. Elle est signalée ici pour que le lecteur qui la rencontrerait ailleurs sache qu'elle n'a pas été vérifiée par ce texte.
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