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serard@dev00:~/cv

Le résidu comme SUFRA

Quatrième chapitre de la série Le continuum des violences


Le mot que le corpus avait déjà

Le chapitre précédent s'est arrêté sur une constatation : la qualification pénale produit un second effet — un périmètre de dicible — dont l'institution qui le produit ne répond pas. Un effet réel, produit maintenant, qui ne devient lisible que plus tard et par d'autres.

Le corpus a un mot pour cela depuis 2017, et c'est son invention la plus originale. La couche SUFRA désigne l'opacité temporelle du présent — ce qui est déjà là, agit déjà, et n'est pas encore lisible comme tel. Le traité sur l'ordre des mots en donne la formulation la plus économe : la couche SUFRA « conserve ce que le présent ne sait pas encore lire : effets différés, archives, dépendances et coûts déplacés ».

Je soutiens dans ce chapitre que le résidu de la coupe pénale est un SUFRA au sens strict, et non par métaphore. Trois traits sont requis pour cela, et le résidu les présente tous les trois : il est réel (il produit des effets), il est cumulatif (il s'agrège sans que rien n'agrège), et il est illisible dans le présent (il ne dispose d'aucune catégorie qui permettrait de le compter).


Réel, cumulatif, illisible

Réel. C'est le résultat central de l'enquête de 1984, et il n'a pas besoin d'être reformulé : toutes les formes de violence sexuelle produisent des effets, y compris celles que l'ordonnancement a priori plaçait au bas de l'échelle. Le résidu n'est pas une zone de faits sans conséquence. C'est une zone de faits à conséquences dont les conséquences ne sont imputées à rien.

Cumulatif. C'est le trait décisif, et celui que le vocabulaire juridique n'a pas les moyens d'enregistrer. Le droit pénal compte des événements : il qualifie un fait, l'impute à un auteur, le sanctionne. Il n'a pas d'opérateur pour l'accumulation d'occurrences dont aucune, prise isolément, n'atteint le seuil. Or c'est précisément la structure que décrit le continuum de fréquence de Kelly : le bas du continuum est aussi son extrémité la plus dense. Ce qui est le plus fréquent est ce qui est le moins qualifiable, et la fréquence est justement ce qui fait l'effet.

La conséquence logique est nette et elle est désagréable. Une somme dont chaque terme est nul pour le droit n'est pas nulle pour la personne qui la subit. L'appareil qui compte les termes ne peut pas, par construction, atteindre la somme.

Illisible. Non parce que l'information manquerait — les récits existent, les enquêtes les recueillent depuis les années 1970 — mais parce qu'il n'existe pas de catégorie qui les convertisse en fait public. Le traité sur l'ordre des mots pose la question de contrôle qui correspond exactement à cette couche : « Qui représente ce qui n'est pas encore visible ou présent ? ». Elle n'a, pour ce résidu-ci, aucune réponse institutionnelle.


L'iceberg est une figure du SUFRA

La littérature militante et institutionnelle a produit, pour diffuser le concept, deux représentations visuelles devenues très courantes : l'iceberg et la pyramide.

Une mise au point s'impose avant d'en faire quoi que ce soit. Ces figures ne sont pas de Kelly. Elles appartiennent à la circulation ultérieure du concept — supports de formation, campagnes de prévention, brochures associatives — et elles lui font subir une déformation qu'il faut nommer. Une pyramide hiérarchise : elle installe un sommet, donc une gravité croissante, donc exactement l'ordonnancement que Kelly avait refusé à Leidig. La pyramide restitue au concept la forme contre laquelle il s'est construit.

L'iceberg, lui, ne hiérarchise pas. Il oppose une partie visible à une partie immergée, sans prétendre que l'immergé soit moindre — au contraire, il insiste sur sa masse. Et l'iceberg dit une chose de plus, que la pyramide ne dit pas : la ligne de flottaison n'est pas une propriété de la glace. C'est une propriété de l'observateur et de son point de vue. Rien dans le bloc ne distingue le haut du bas ; c'est la surface de l'eau qui décide de ce qui se voit.

C'est très exactement une figure du SUFRA. Ce qui est sous la ligne n'est pas moins réel, pas moins actuel, pas moins agissant. Il est seulement hors de lecture, et il l'est du fait d'une position de lecture, non du fait des choses.

Je retiens donc l'iceberg et j'écarte la pyramide. Non par préférence graphique : parce que l'une des deux figures contredit le concept qu'elle est censée illustrer.


Le retournement, appliqué

Le corpus dispose d'un geste pour ce type de situation, et il l'a formalisé dans un autre domaine. Retournement figure/fond montre que le discours ordinaire de l'innovation place l'innovateur comme figure sur un fond de marché tenu pour neutre, et que la lecture métacratique inverse la scène : les couches produisent l'innovation comme effet observable, et l'innovateur devient l'opérateur local d'une configuration qui l'a rendu possible.

La même inversion s'écrit ici, et elle s'écrit sans forcer.

Diagram
Le retournement appliqué — l'acte qualifié cesse d'être une anomalie sur fond neutre pour devenir la part émergée d'une configuration qui produit aussi tout ce qui reste illisible

À gauche, la scène que Kelly conteste : un acte aberrant se détachant sur une vie normale traitée comme arrière-plan sans propriétés. À droite, la même scène retournée — les quatre couches lisibles produisent conjointement le fait qualifié, et deux d'entre elles produisent simultanément le résidu. Le fait qualifié n'est pas nié par ce retournement ; il change de statut, il cesse d'être une anomalie pour devenir la part émergée.

L'intérêt du retournement n'est pas rhétorique. Il change ce qu'on cherche. Tant que l'acte qualifié est une anomalie sur fond neutre, la question raisonnable est pourquoi cet homme-là ? — et la réponse se cherche dans une psychologie, une trajectoire, une pathologie. Une fois la scène retournée, la question devient quelle configuration produit à la fois cet acte-ci et tout ce qui reste sous la ligne ?, et la réponse se cherche dans les couches. C'est le déplacement que Kelly opère lorsqu'elle refuse la partition entre le « typical » et l'« aberrant ».


Lukács, et la naturalisation de la ligne de flottaison

Il reste à expliquer pourquoi la ligne de flottaison tient si bien, alors qu'on vient d'établir qu'elle est posée et qu'elle a été déplacée deux fois en cinq ans.

Le corpus a déjà l'outil, et il l'a construit exactement à l'endroit qu'il faut. Du couple Espace × Temps au Continuum distingue deux sens de la réification : le sens de Sowa, où réifier est un geste de clarification — rendre visible une relation en la traitant comme un objet — et le sens de Lukács, où la réification est un geste d'occultation — transformer une relation sociale en chose apparemment naturelle et indépendante. Et le même texte pose l'identification qui nous sert ici : « le SUFRA est précisément le nom métacratique de ce que Lukács appelait réification : une configuration sociale qui se présente comme naturelle parce que ses conditions de possibilité ont été oubliées ».

La ligne de flottaison est réifiée au sens de Lukács. Elle est le produit d'une histoire législative datable, et elle est vécue comme une propriété du monde. Les énoncés qui la maintiennent ne sont d'ailleurs jamais des énoncés juridiques — ce sont des énoncés SUPRA, du type les hommes sont comme ça, il faut bien draguer, c'était une autre époque, on ne peut plus rien dire. Aucun de ces énoncés ne défend le seuil. Ils font mieux : ils font oublier qu'il y en a un.

Et c'est ici que la structure du corpus paie. Il ne se contente pas de dénoncer cette occultation ; il dispose d'une opération pour la défaire, et c'est l'autre sens du mot réifier — nommer la relation, la traiter comme un objet, la rendre analysable. Le continuum de Kelly est cette opération, conduite dans son domaine propre. Il prend une partition tenue pour naturelle et la reconstitue comme une découpe, avec un auteur, une date et des effets.


Une latence, et sa mesure

Un dernier trait rapproche ce résidu des autres SUFRA que le corpus a décrits : il a une durée.

Le concept existe en anglais depuis 1987 et n'entre dans le débat francophone qu'en 2019, avec la traduction de Marion Tillous. Trente-deux ans. Pendant trois décennies, un outil de lecture disponible ailleurs manquait ici — et ce qu'il aurait permis de lire existait pourtant tout au long de la période.

Le corpus mesure ce genre d'écart. La section Innover sous métacratie a converti la latence entre production et validation en grandeur explicite, notée Δ, puis l'a politisée en demandant qui valide ? — voir Δ-citoyen vs Δ-client. Je m'autorise ici la mesure et je m'interdis l'assimilation : Δ a été construit pour l'écart entre une production et sa validation par un marché ou par un demos, et le transposer intégralement à ce domaine demanderait un travail que je n'ai pas fait. Ce que je retiens est plus modeste et suffit : la latence est un fait mesurable, et sa mesure est un acte politique — parce que la mesurer, c'est déjà affirmer que ce délai n'allait pas de soi.

Trente-deux ans de traduction ne sont d'ailleurs que la partie documentée de la latence. La partie non documentée est celle qui compte : le temps qui sépare, pour une personne donnée, le moment où un fait produit son effet et le moment où une catégorie devient disponible pour le nommer. Cette durée-là n'a pas d'archive.


Ce qu'il reste à faire dire au corpus

Ce chapitre a traduit un résultat obtenu ailleurs dans un vocabulaire construit ici, en respectant la règle posée au chapitre 02 : la substitution inverse doit rester possible. Le lecteur peut remplacer « SUFRA » par « ce que la coupe rend illisible » dans tout ce qui précède sans qu'aucun argument ne s'effondre. C'est le signe que la traduction n'a rien ajouté en fraude.

Mais une traduction fidèle n'est pas encore une contribution. Jusqu'ici, le corpus a reçu ; il n'a rien rendu. Le chapitre suivant est celui où l'échange s'inverse : Kelly y corrige une grille que le corpus tenait pour acquise depuis 2017, et la correction porte sur la couche que ce corpus considère comme le moteur de toutes les autres.


Sources commentées

  • Liz Kelly, « The Continuum of Sexual Violence », in Jalna Hanmer & Mary Maynard (dir.), Women, Violence and Social Control, Macmillan, 1987, p. 46-60 — le continuum de fréquence, dont l'extrémité la plus dense est la moins qualifiable ; source du trait « cumulatif ».
  • Georg Lukács, Histoire et conscience de classe, 1923 — la réification comme transformation de relations sociales en choses naturelles ; identifiée par le corpus comme l'envers exact du SUFRA dans Du couple Espace × Temps au Continuum.
  • Michel Foucault, L'archéologie du savoir, 1969 — ce qu'un discours rend dicible et, symétriquement, indicible ; c'est l'appui méthodologique du retournement, tel que le corpus l'emploie dans Retournement figure/fond.
  • Liz Kelly, « Le continuum de la violence sexuelle », trad. Marion Tillous, Cahiers du Genre, n° 66, 2019/1, p. 17-36 — la traduction dont la date fait ici l'objet d'une mesure autant que d'une citation.

Réserve sur les figures. L'iceberg et la pyramide sont des représentations issues de la diffusion militante et institutionnelle du concept, non de l'article de 1987. Je retiens l'iceberg parce que sa ligne de flottaison est une propriété de l'observateur, et j'écarte la pyramide parce que son sommet réintroduit la hiérarchie de gravité que Kelly avait refusée à Leidig.


Chapitre précédent — La coupe et le nom · Chapitre suivant — La peur comme structure

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