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serard@dev00:~/cv

Un concept qui vient d'entretiens, pas d'une bibliothèque

Le continuum des violences n'a pas été déduit. Il a été trouvé dans des transcriptions.

C'est le premier fait à établir, parce qu'il commande tout ce que la série pourra en faire. Les concepts que ce corpus manipule d'ordinaire — l'imperium, les cinq couches, la réification, le triptyque — sont des constructions théoriques, éprouvées ensuite sur des cas. Le continuum de Liz Kelly va dans l'autre sens : il est le nom donné après coup à une régularité qui a résisté dans un matériau d'entretiens, et qui a résisté contre ce que la chercheuse s'attendait à trouver. Cette asymétrie d'origine impose une discipline à qui veut s'en servir, et le chapitre 02 en tirera les conséquences.

Il faut donc commencer par l'enquête, et par ce qui la précède.


Le contexte : une recherche née des refuges

Le concept émerge de la recherche féministe britannique des années 1970 et 1980, et cette recherche a une particularité qu'on oublie facilement quarante ans plus tard : elle est adossée à des institutions qu'elle a elle-même contribué à créer. Les refuges pour femmes battues, les rape crisis centres, les permanences téléphoniques se montent à partir du début des années 1970 au Royaume-Uni. Ce sont des lieux où, pour la première fois à cette échelle, des récits sont recueillis en dehors du commissariat et du cabinet médical.

Cela change la nature du matériau disponible. Les statistiques de la délinquance ne contiennent que ce qui a été déclaré, retenu, qualifié. Les dossiers cliniques ne contiennent que ce qui a été porté à un praticien. Les refuges, eux, recueillent des récits qui n'ont franchi aucun de ces filtres — et le décalage entre les deux corpus devient, dès cette période, un objet de recherche à part entière.

Le volume dans lequel Kelly publie son texte en 1987, Women, Violence and Social Control, dirigé par Jalna Hanmer et Mary Maynard, appartient exactement à ce moment. Son titre porte déjà la thèse générale du champ : la violence n'y est pas traitée comme une pathologie individuelle mais comme un mécanisme de contrôle social. Le continuum de Kelly est une pièce dans cet ensemble, pas une intuition isolée.


Le précédent : Marie Leidig et le continuum ordonné

Kelly n'invente pas l'application du mot. Marie Leidig l'avait proposée dès 1981, dans « Violence Against Women — A Feminist-Psychological Analysis », publié dans le recueil Female Psychology dirigé par Sue Cox.

Le continuum de Leidig est construit sur la gravité perçue. Il ordonne les faits d'une extrémité à l'autre selon la sévérité qu'on leur attribue, et place à l'extrémité la plus grave les violences conjugales et l'inceste, tenus pour ceux dont les effets sur la vie des victimes sont les plus destructeurs. C'est une proposition sérieuse et elle fait un vrai travail : elle relie des faits que le sens commun tenait pour hétérogènes, et elle affirme qu'ils appartiennent à une même famille.

Mais elle range. Et le rangement est fait depuis la position de l'analyste, avant que les intéressées aient été entendues sur ce point précis.

Je note ce détail avec insistance parce que la vulgarisation contemporaine du concept l'efface presque systématiquement. On lit couramment que le continuum des violences désigne « toutes les violences de genre, de la blague sexiste au féminicide, sans les hiérarchiser », comme si la non-hiérarchisation était l'acquis partagé du champ depuis 1981. Elle ne l'est pas. Elle est ce que Kelly a dû établir contre Leidig, et elle a dû l'établir empiriquement.


L'enquête : soixante femmes, quarante-huit revues

Kelly conduit son enquête en 1984. Le dispositif est qualitatif et assumé comme tel.

Elle interroge soixante femmes volontaires. Le recrutement se fait sur la base du volontariat, ce qui signifie que l'échantillon est auto-sélectionné : ce sont des femmes qui ont accepté de parler, dans un contexte où parler n'allait pas de soi. Une partie substantielle d'entre elles n'avait signalé aucun fait aux autorités. Kelly réinterroge ensuite quarante-huit d'entre elles, ce qui donne au matériau une profondeur que les enquêtes en passage unique n'atteignent pas : les récits du second entretien ne sont pas les mêmes que ceux du premier, et l'écart entre les deux est lui-même un résultat.

Ce dispositif ne permet pas d'établir des fréquences dans la population générale, et Kelly ne prétend pas le faire. Il permet autre chose : observer comment des femmes qualifient, requalifient ou renoncent à qualifier ce qui leur est arrivé, et sur quoi elles s'appuient pour le faire. C'est un matériau sur le travail de nomination, pas sur la prévalence — distinction que le chapitre 03 exploitera et que le chapitre 06 éprouvera.


Le résultat qui a défait l'hypothèse de départ

Ce que Kelly trouve contredit l'ordonnancement de Leidig.

Elle conclut que toutes les formes de violence sexuelle sont graves et produisent des effets — que la hiérarchie de sévérité postulée depuis l'extérieur ne se retrouve pas dans la manière dont les femmes rendent compte de leurs propres vies. Des faits classés comme mineurs par l'échelle produisent des effets durables ; des faits classés comme majeurs sont parfois décrits comme moins structurants qu'un climat continu. La corrélation attendue entre la place sur l'échelle et l'impact rapporté n'apparaît pas.

Il faut lire cette conclusion avec précision, parce qu'elle est régulièrement durcie au-delà de ce qu'elle dit. Kelly n'écrit pas que tous les actes se valent. Elle n'écrit pas qu'une remarque et un viol sont la même chose. Elle écrit que l'ordre de gravité décidé a priori par l'observateur ne prédit pas l'effet vécu, et qu'un classement construit sur cet ordre organise donc mal le phénomène qu'il prétend décrire. La différence entre ces deux énoncés est tout le concept, et c'est sur elle que porteront les objections les plus sérieuses.

De là, deux séries continues plutôt qu'une échelle.

La première est un continuum de fréquence, du plus courant au plus rare — et non du plus léger au plus grave. Il rend visible que les faits les plus fréquents sont précisément ceux qui n'ont pas de nom disponible.

La seconde est un continuum de situations à l'intérieur des relations hétérosexuelles, gradué par la manière dont l'accord est obtenu : du choix à la pression, de la pression à la contrainte, de la contrainte à la force. Cette seconde série est la plus opératoire des deux, parce qu'elle porte le coup principal : elle montre qu'il n'existe pas de seuil naturel entre obtenir et imposer, et donc que la frontière tracée par le droit et par le sens commun est posée, non trouvée.

Kelly résume l'objectif du dispositif d'une formule que je reprends telle quelle : permettre aux femmes de donner sens à leur propre expérience en montrant comment les comportements masculins tenus pour « typical » et ceux tenus pour « aberrant » se fondent les uns dans les autres. La cible n'est pas la gravité. La cible est la partition entre le monstre et l'ordinaire.


Une chronologie, et un retard de trente-deux ans

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De l'enquête de 1984 au débat francophone de 2019 — la chronologie du concept, et l'écart de trente-deux ans qui la termine

La chaîne est courte et rapide jusqu'en 1988 : sept ans séparent la proposition de Leidig du livre de Kelly. Puis plus rien en français pendant trois décennies. La flèche pointillée finale n'est pas un détail d'histoire éditoriale — c'est un fait sur les conditions matérielles de circulation d'un concept, et le chapitre 04 y reviendra.

L'article paraît en 1987 dans Women, Violence and Social Control. Le livre, Surviving Sexual Violence, paraît chez Polity Press en 1988 et développe l'enquête en volume. Ces deux dates expliquent au passage un flottement bibliographique qu'on rencontre constamment : selon les auteurs, le concept est daté de 1987 ou de 1988, et certaines notices attribuent au texte de 1987 le titre du livre de 1988. Les deux références sont réelles et distinctes ; l'article est l'énoncé condensé, le livre en est le déploiement.

La traduction française n'arrive qu'en 2019 — « Le continuum de la violence sexuelle », traduit par Marion Tillous pour les Cahiers du Genre. Trente-deux ans. C'est cette version qui a fait entrer le concept dans le débat francophone, et c'est pourquoi il y est souvent perçu comme récent alors qu'il a l'âge qu'il a.


Ce que l'enquête établit, et ce qu'elle n'établit pas

Le corpus s'impose de séparer les niveaux d'énoncé, et le moment est venu de le faire pour ce chapitre.

Ce qui est établi par l'enquête : sur un matériau de soixante entretiens, dont quarante-huit repris, la hiérarchie de gravité posée a priori ne prédit pas l'effet rapporté ; les frontières entre catégories de faits ne se retrouvent pas dans les récits ; et une part importante des expériences décrites n'a pas de nom disponible pour celles qui les décrivent.

Ce qui n'est pas établi : aucune fréquence dans la population générale. Aucune généralisation hors du Royaume-Uni de 1984. Aucune conclusion sur les hommes, ni sur les relations non hétérosexuelles, que le dispositif n'interroge pas. Et rien qui vaille pour d'autres formes de violence que celles sur lesquelles portent les entretiens — point sur lequel la série sera intransigeante, parce que c'est là que se logent les usages les plus contestables du concept.

Ce qui reste discutable : l'échantillon est auto-sélectionné, et le biais joue probablement dans le sens de la thèse. Des femmes qui acceptent de parler de faits qu'elles n'ont pas déclarés sont plausiblement celles pour qui l'écart entre l'expérience et les catégories disponibles est le plus vif — c'est-à-dire exactement celles chez qui l'on s'attend à trouver ce que Kelly trouve. L'objection est sérieuse, Kelly ne la dissimule pas derrière une prétention à la représentativité, et le chapitre 06 la reprend en propre plutôt que de la traiter ici en passant.


Pourquoi ce chapitre venait en premier

Le reste de la série va traduire ce résultat dans le vocabulaire du corpus : la qualification pénale comme coupe, le résidu comme SUFRA, la peur comme structure. Ces traductions ne sont légitimes que si le résultat traduit est tenu fermement, avec ses conditions de production et ses limites.

C'est l'inverse de l'ordre habituel du corpus, qui part d'ordinaire d'un appareil et cherche ensuite des cas. Ici l'appareil arrive en second, et il arrive comme serviteur. Le chapitre suivant explique pourquoi cette subordination n'est pas une modestie de façade mais une contrainte logique — et pourquoi le mot « continuum », que le corpus emploie de son côté depuis 2017 pour un tout autre objet, doit être désambiguïsé avant qu'on puisse s'en servir une seule fois de plus.


Sources commentées

  • Liz Kelly, « The Continuum of Sexual Violence », in Jalna Hanmer & Mary Maynard (dir.), Women, Violence and Social Control, Macmillan, 1987, p. 46-60 — le texte fondateur ; l'enquête, les deux séries continues, la fusion du « typique » et de l'« aberrant ».
  • Liz Kelly, Surviving Sexual Violence, Polity Press, 1988 — le déploiement en volume ; c'est de cette édition que datent la plupart des citations anglophones du concept.
  • Liz Kelly, « Le continuum de la violence sexuelle », trad. Marion Tillous, Cahiers du Genre, n° 66, 2019/1, p. 17-36 — la traduction française, trente-deux ans après ; entrée effective du concept dans le débat francophone.
  • Jalna Hanmer & Mary Maynard (dir.), Women, Violence and Social Control, Macmillan, 1987 — le volume d'accueil ; son titre porte la thèse générale du champ, la violence comme mécanisme de contrôle social et non comme pathologie individuelle.
  • Marie Leidig, « Violence Against Women — A Feminist-Psychological Analysis », in Sue Cox (dir.), Female Psychology, St Martin's Press, 1981 — le continuum antérieur, ordonné par la gravité perçue ; à lire comme la position que l'enquête de 1984 vient défaire.

Note de vérification. La notice « Continuum des violences » de Wikipédia en français mentionne en outre une enquête de Sandra McNeill datée de 1987 sur l'impact des violences. Cette référence n'a pu être confirmée sur aucune source indépendante ; elle n'est donc pas mobilisée dans ce chapitre. La même notice date le concept de 1987 tout en lui attribuant le titre de l'ouvrage de 1988 — le flottement signalé plus haut.


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