Limites, objections et test de réfutation
Sixième et dernier chapitre de la série Le continuum des violences
La place de ce chapitre
Chaque série de ce corpus se termine par un dispositif qui l'expose plutôt qu'il ne la protège — bilan critique, questions ouvertes, silences, angles morts, test de réfutation. Ce n'est pas une politesse académique. C'est la contrepartie logique d'une position revendiquée : un texte qui refuse la neutralité méthodologique doit fournir à ses lecteurs les moyens de le contredire, faute de quoi il ne reste que la position.
Cinq objections, donc, portées à leur meilleure force plutôt qu'à leur version commode. Les trois premières visent le concept. La quatrième vise ce que j'y ai ajouté. La cinquième vise ce que j'en ai retiré — et c'est la seule que je n'aie pas trouvée moi-même, ce qui est en soi un renseignement sur la valeur d'un dispositif d'auto-critique.
Première objection — la dilution
C'est l'objection la plus répandue, et elle mérite mieux que le traitement qu'on lui réserve d'ordinaire.
Elle s'énonce ainsi : si la remarque déplacée et le féminicide appartiennent au même continuum, la catégorie « violence » perd son tranchant. Un droit pénal fonctionne par gradation des atteintes et proportionnalité des peines ; une théorie qui refuse de hiérarchiser fournit un mauvais guide à qui doit décider d'un quantum. Et sur le terrain rhétorique, l'objection est encore plus mordante : celui qui veut discréditer une plainte grave n'a qu'à la ranger sur le même continuum qu'une plaisanterie pour suggérer qu'on exagère.
Cette objection ne peut pas être écartée par la réponse rapide — le continuum n'est pas une équivalence — même si cette réponse est exacte. Kelly ne dit pas que les actes se valent ; elle dit que l'ordre de gravité décidé a priori ne prédit pas l'effet vécu. Mais l'objection ne porte pas sur ce que Kelly dit : elle porte sur ce que le concept devient une fois qu'il circule, et sur ce qu'il autorise à faire.
Je crois que la réponse sérieuse est ailleurs, et qu'elle est exactement celle que ce corpus a déjà formulée pour lui-même.
Métacratie et démocratie établit que l'appareil métacratique est constatif par déclaration explicite — qu'il décrit n'importe quelle configuration de pouvoir sans la juger — et que la greffe d'une exigence normative sur cet appareil est un geste distinct, daté, qui doit être assumé comme tel. La même distinction sauve le continuum. Le continuum de Kelly est un instrument descriptif : il décrit comment un domaine d'expérience se présente aux personnes qui le traversent. La proportionnalité pénale est une exigence normative : elle décide de ce qu'une société inflige à un auteur. Les deux ne sont pas concurrents parce qu'ils ne répondent pas à la même question.
L'objection de dilution consiste à demander à un instrument descriptif de fournir une échelle de peines. Il ne le peut pas et n'a jamais prétendu le pouvoir. Réciproquement, une échelle de peines ne peut pas servir d'instrument de description, et c'est précisément la confusion que Kelly attaque : le droit, en fournissant les seules catégories disponibles, a fini par tenir lieu de description du phénomène.
Ce qui reste vrai de l'objection, et que je ne prétends pas dissoudre : le concept est effectivement utilisable de façon abusive dans le registre rhétorique, et il l'est parce qu'il est simple à résumer et difficile à résumer correctement. Le chapitre 02 en donne une illustration nette — la formule qui circule attribue à Kelly une non-hiérarchisation présentée comme un acquis du champ, alors qu'elle est ce que Kelly a dû conquérir contre Leidig. Un concept dont la vulgarisation courante inverse la généalogie est un concept exposé.
Deuxième objection — l'échantillon
Soixante femmes volontaires, quarante-huit réinterrogées, Royaume-Uni, 1984. C'est un matériau qualitatif, et l'objection est légitime.
Le biais le plus sérieux n'est pas la taille : c'est l'auto-sélection, et elle joue dans le sens de la thèse. Des femmes qui acceptent de parler longuement de faits qu'elles n'ont pas déclarés sont plausiblement celles pour qui l'écart entre l'expérience vécue et les catégories disponibles est le plus vif — c'est-à-dire exactement la population chez laquelle on s'attend à observer ce que Kelly observe. Le dispositif est donc, sur ce point, structurellement favorable à sa propre conclusion.
Ce qui limite la portée de l'objection : Kelly ne revendique aucune représentativité et ne produit aucune fréquence populationnelle. Son enquête porte sur le travail de qualification — comment on nomme, requalifie ou renonce à nommer — et non sur la prévalence des faits. Un biais de sélection invalide une estimation de fréquence ; il n'invalide pas de la même manière la mise en évidence d'un mécanisme, dès lors qu'on ne prétend pas savoir combien de personnes y sont soumises.
Ce qui reste ouvert, et que je ne peux pas trancher : quarante ans ont passé, dans un pays, avec un droit qui a changé deux fois en cinq ans sur le seul segment de l'outrage sexiste. Je n'ai pas conduit de recherche sur la réplication du résultat de Kelly dans le contexte français contemporain, et cette série n'en produit aucune. Tout ce qu'elle affirme sur la France de 2026 — notamment au chapitre 03 — relève de l'analyse de textes juridiques, niveau 1 de la règle documentaire, et non d'une enquête de terrain que je n'ai pas faite.
Troisième objection — pourquoi je n'étends pas, alors que d'autres l'ont fait
Cette série reste strictement sur le terrain des violences de genre. C'est un choix, il est contestable, et je dois l'argumenter plutôt que le présenter comme une prudence.
Il existe en effet une autre lignée, plus large, que ce corpus aurait pu convoquer et qu'il n'a jamais mentionnée nulle part. Johan Galtung a forgé la notion de violence structurelle dès 1969 : une violence sans auteur identifiable, inscrite dans l'organisation sociale, qui se mesure à l'écart entre le réalisable et le réalisé. Nancy Scheper-Hughes et Philippe Bourgois ont proposé en 2004, dans Violence in War and Peace, un continuum of violence anthropologique reliant la violence politique, structurelle, symbolique et quotidienne. Et Cynthia Cockburn, la même année, a explicitement étendu le continuum de Kelly de l'espace domestique aux conflits armés.
Ce dernier point interdit la réponse facile. Je ne peux pas soutenir qu'étendre le concept serait un geste extérieur au féminisme, puisque l'extension la plus rigoureuse a été faite par une chercheuse féministe qui connaissait parfaitement Kelly. La question n'est donc pas l'extension est-elle légitime ? — elle l'est, et elle a été faite. La question est de savoir si c'est ce corpus-ci qui doit la faire.
Les trois lignées de gauche ne sont pas écartées parce qu'elles seraient illégitimes — celle de Cockburn part de Kelly elle-même. Elles sont écartées parce que la flèche du bas, celle qui remonte de l'appareil vers le domaine, est un risque connu de ce corpus : un appareil à vocation générale qui absorbe un concept construit sur un objet particulier lui fait perdre ce que cette construction avait produit.
Ma raison est la suivante, et elle est de niveau 4.
Ce corpus est une théorie générale du pouvoir. Son appareil est conçu pour décrire n'importe quelle configuration, et c'est sa force revendiquée. Un tel appareil, mis au contact d'un concept qui existe précisément parce qu'un domaine particulier avait été mal découpé, exerce une pression constante vers la généralisation — vers l'absorption du cas dans la règle. Et le corpus sait déjà à quoi ressemble le résultat, parce qu'il l'a diagnostiqué chez un autre : Qui peut innover ? reproche à Bourdieu de traiter le genre et la race « comme variables ajoutées au schéma des capitaux ».
Le reproche est aisé à formuler quand il vise Bourdieu. Il serait dérisoire de le formuler puis de commettre la même opération dans la série suivante. Un continuum des violences généralisé à toutes les dominations est exactement une variable ajoutée à un schéma préexistant.
Il y a une seconde raison, plus simple. Le résultat de Kelly repose sur soixante entretiens. Ce qui autorise à dire que cette découpe-ci est mal placée, c'est cette enquête-là. Étendre l'affirmation à d'autres domaines sans étendre l'enquête, c'est conserver la conclusion en abandonnant ce qui la portait — et retomber, sous un vocabulaire plus récent, dans le geste de Leidig : ordonner un champ depuis la position de l'analyste.
Ce que le refus coûte, et je l'assume : la série ne dit rien de ce que le concept pourrait éclairer ailleurs, et laisse donc de côté une littérature réelle et sérieuse. Un lecteur qui cherche la version large doit aller chez Cockburn, Galtung, Scheper-Hughes et Bourgois — non chez moi.
Absorber n'est pas confronter
Il faut ici corriger une confusion que tout ce qui précède entretient, et qu'une relecture extérieure a dû me signaler.
J'ai traité « étendre » comme une opération unique. Ce sont deux opérations distinctes, et une seule est en cause.
Absorber, c'est transporter le résultat de Kelly vers un autre domaine — dire que puisqu'un continuum a été établi ici, il y en a un là. C'est ce que je refuse, et le refus tient : le résultat repose sur soixante entretiens, et rien ne voyage avec la conclusion si l'enquête ne voyage pas.
Confronter, c'est tout autre chose : placer le concept, une fois bien délimité, à côté d'un autre objet, et lire l'écart. Rien du résultat de Kelly n'est transporté ; ce qu'on met en jeu, c'est son propre appareil, qui peut en sortir démenti. L'objection à laquelle je répondais plus haut ne vaut pas contre cette seconde opération, et j'ai eu tort de laisser croire qu'un même argument couvrait les deux.
La différence n'est pas rhétorique, et elle a un critère. Une confrontation est honnête si le second domaine peut contredire la forme trouvée dans le premier. Si l'appareil ne peut, par construction, que retrouver ailleurs ce qu'il a établi ici, ce n'est pas une confrontation : c'est une absorption qui a emprunté ses habits.
Je peux appliquer ce critère à un cas, parce qu'il a été mené. La série Le monopole et la coupe applique la grammaire des couches au monopole étatique de la violence physique sans mobiliser Kelly une seule fois — ni son continuum, ni son enquête, ni son vocabulaire. Et elle aboutit à une topologie différente de celle du chapitre 03 : présomptive plutôt que liminaire, un résidu positivement nommé comme licite plutôt qu'un en-deçà sans catégorie. Le second domaine a bel et bien contredit la forme du premier. C'est le seul élément dont je dispose pour soutenir que l'appareil décrit ses objets au lieu de les uniformiser — et c'est un élément, pas une preuve.
Cette même série acquitte au passage une clause que le présent refus n'honorait pas. Dire « je n'importe pas ce concept parce que j'ai mes propres outils pour d'autres objets » n'a de valeur que si l'on montre ces outils travaillant sur un autre objet. Si cette démonstration échoue, le refus formulé ici devra être relu comme une élégance.
Reste la question de Grok que je ne tranche pas : le concept de Kelly, bien délimité, gagnerait-il à être ainsi confronté ? Je l'ignore, et rien de ce que j'ai écrit ne permet d'y répondre. Ce que je peux dire est plus modeste : rien dans mon refus d'absorber ne s'y oppose, et j'avais laissé entendre le contraire.
Quatrième objection — ce que ma traduction a pu ajouter
Reste l'objection que je m'adresse, et qui est la seule dont je sois entièrement responsable.
J'ai posé au chapitre 02 une règle : le vocabulaire métacratique sert à reformuler un résultat obtenu ailleurs, jamais à le produire ; et le test est la substituabilité — le lecteur doit pouvoir remplacer chaque terme du corpus par la formulation de Kelly sans que l'argument perde quoi que ce soit. Je dois maintenant appliquer ce test à ce que j'ai écrit.
Le test passe au chapitre 04. « SUFRA » y est substituable par « ce que la coupe rend illisible » dans chaque occurrence. Le vocabulaire fait gagner en concision et en connexion au reste du corpus ; il ne fait rien gagner en contenu, ce qui est exactement ce qu'on lui demandait.
Le test est plus tendu au chapitre 03. La comparaison entre les quatre termes de Kelly et les quatre termes du Code pénal est une construction qui n'est ni chez Kelly ni dans le corpus : elle est de moi. Elle repose sur une lecture exacte des textes, mais la mise en regard — et surtout la conclusion selon laquelle la pression tombe précisément dans l'intervalle produit par le seuil — est une thèse, pas un constat. Je l'ai signalée comme telle dans le chapitre ; je la re-signale ici parce que c'est le passage de la série le plus susceptible d'être cité comme s'il s'agissait d'un résultat établi.
Le test échouerait au chapitre 05 si je l'avais écrit autrement. Ce chapitre fait l'inverse des autres : il utilise Vera-Gray et Kelly pour corriger le corpus. Le risque s'y inverse donc aussi — non plus faire dire au corpus plus que l'enquête n'autorise, mais faire porter à l'enquête une charge théorique qu'elle n'a pas vocation à porter. Vera-Gray et Kelly documentent un travail invisible ; elles ne prennent pas position sur la théorie spinoziste des affects ni sur l'enrôlement lordonien. Les deux corrections que j'en tire sont mes corrections, appuyées sur leur matériau. Si elles sont fausses, c'est moi qui ai tort, pas elles.
Cinquième objection — ce que la traduction a fait perdre
Les quatre objections précédentes visent le concept, ou ce que j'y ai ajouté. La cinquième vise ce que j'en ai retiré, et c'est la seule que je n'aie pas trouvée moi-même.
Elle a été formulée par une relecture extérieure, dans des termes que je reprends parce qu'ils sont justes : cette série ferait entrer un concept empirique et phénoménologique dans une architecture déjà constituée, où Kelly deviendrait un cas confirmant le cadre, tandis que le concept perdrait une part de sa force propre — sa dimension inductive, son adossement à des entretiens, son ancrage dans une expérience collective de genre. La formule qui résume l'objection est difficile à écarter : le texte serait plus métacratique sur Kelly que Kelly dans un cadre métacratique ouvert.
Le plus gênant est que j'avais construit un dispositif contre exactement ce risque, et qu'il ne l'a pas vu. La règle de substituabilité, telle que je l'avais d'abord posée, ne teste que dans un sens : elle vérifie que le vocabulaire du corpus n'ajoute rien que l'enquête n'autorise. Elle ne vérifie pas qu'il ne retranche rien qu'elle établissait. Elle attrape l'inflation ; elle est aveugle à la déflation. La règle documentaire a été corrigée pour tester dans les deux sens ; voici ce que le second test donne quand on l'applique.
Premièrement : une bonne part du chapitre 04 est de la reformulation. Les trois traits que j'y attribue au résidu — réel, cumulatif, illisible — sont dans Kelly, dans ses propres mots. Que toutes les formes produisent des effets est sa conclusion centrale ; que le bas du continuum soit son extrémité la plus dense est son continuum de fréquence ; que l'expérience n'ait pas de nom disponible est son travail sur le naming. Dire « SUFRA » ne fait rien découvrir. Cela relie, et cela abrège.
Le seul gain descriptif propre du chapitre est l'opérateur d'agrégation absent : l'idée qu'un appareil qui compte des événements n'a, par construction, rien pour sommer des occurrences dont aucune n'atteint le seuil. Cela vient d'un réflexe du corpus — lire une institution comme une machine dotée d'opérateurs — et cela produit une formulation que Kelly implique sans l'écrire. Ce n'est pas rien : c'est la seule part du chapitre qui soit réfutable en propre, et c'est pour cela qu'elle figure au test de réfutation. Mais c'est une thèse sur quatre pages, et le reste est de l'élégance. Je ne l'avais pas dit.
Deuxièmement : le passage par les couches convertit un témoignage en propriété de configuration. L'enquête de 1984 tire sa force de soixante femmes ayant accepté de raconter ce qu'elles n'avaient déclaré à personne. Ce qui porte la thèse, chez Kelly, c'est que des personnes le disent. Ce qui porte la thèse, une fois traduite, c'est qu'une configuration à cinq couches produit nécessairement un résidu. Le second énoncé est plus général, se relie au reste du corpus, et se démontre sans convoquer personne. C'est précisément le problème : il se passe des récits, alors que les récits étaient l'argument.
Je ne crois pas que ce soit réparable à l'intérieur de cet appareil. Un vocabulaire qui décrit des configurations n'a aucun moyen de restituer une parole ; il peut seulement dire qu'une parole a été recueillie et renvoyer à qui l'a recueillie. Ce n'est pas une négligence de rédaction, c'est ce qu'un appareil systématique fait, et le nommer ne l'annule pas. La seule chose honnête est de dire au lecteur que la version courte — la configuration produit un résidu — est un raccourci, et que le raccourci n'est valide que parce que quelqu'un d'autre a fait le travail long.
Troisièmement : la série se clôt sur l'image de soi du corpus. Le dernier paragraphe de l'index parlait des neuf ans du corpus et de ce qu'il n'avait pas regardé. Pas de Kelly, pas des soixante femmes, pas de l'objet : de lui. C'est la preuve interne la plus nette que l'objection porte, et je l'ai écrite sans la voir. La page a été retouchée depuis ; je laisse ici la trace de ce qu'elle disait, parce qu'un texte qui corrige silencieusement sa propre clôture s'épargne précisément ce que cette section est censée faire.
Ce que je maintiens malgré tout. L'intégration systématique est un choix assumé, pas un accident, et il est cohérent avec un corpus qui fait cela depuis neuf ans. Un cadre général qui refuserait toute rencontre avec un objet particulier ne serait pas plus rigoureux — il serait stérile. Et la rencontre a produit au moins une chose que ni le corpus ni Kelly n'avaient seuls : la correction du chapitre 05, qui a fini par établir que le quatrième chantier avait tronqué sa propre source.
Ce que je ne maintiens pas, c'est la prétention que le dispositif méthodologique de cette série suffisait à garantir l'équité de l'échange. Il ne la garantissait pas. Il a fallu quelqu'un d'extérieur pour le dire, et c'est un résultat sur la méthode plus que sur Kelly.
Une dette non déclarée — Nixon et l'originalité du SUFRA
Ce qui suit n'est pas une sixième objection à la série. C'est une correction à une affirmation du corpus dont la série se sert sans l'avoir vérifiée, et l'endroit le moins malhonnête pour la loger est ici.
Toute cette série repose sur le SUFRA, et le corpus qualifie cette catégorie de « l'invention la plus originale du corpus », de « catégorie authentiquement originale qui tient depuis 2017 » (cf. Métacratie et démocratie §2 et §9). Les diapositives fondatrices sont de novembre 2017.
Or Rob Nixon publie en 2011, chez Harvard University Press, Slow Violence and the Environmentalism of the Poor, où il définit la slow violence comme « une violence qui advient graduellement et hors de vue, une violence de destruction différée, dispersée à travers le temps et l'espace, une violence d'attrition qui n'est typiquement pas perçue comme une violence du tout ». Six ans avant les diapositives, dans un champ — les études environnementales postcoloniales — que ce corpus ne fréquente pas. Vérification faite, son nom n'apparaît nulle part dans le corpus.
Il faut dire précisément ce que cela fait et ce que cela ne fait pas.
Ce n'est pas un doublon. La slow violence de Nixon porte sur un dommage dispersé dans la durée : marées noires, dérives toxiques, déforestation, séquelles environnementales des guerres. Le SUFRA est une couche d'une configuration de pouvoir, qui retient aussi des archives, des dépendances et des coûts déplacés indépendamment de tout dommage, et qui n'a de sens que par contraste avec les quatre autres couches. Les deux concepts ne sont ni coextensifs ni interchangeables : on peut cartographier un SUFRA là où personne n'est lésé.
Mais la convergence est réelle et porte sur le trait décisif. Ce qui fait l'originalité revendiquée du SUFRA, c'est le retard de lisibilité — le fait qu'une chose agisse au présent sans y être lisible. C'est exactement le trait par lequel Nixon définit la slow violence, jusque dans la formule finale : « qui n'est typiquement pas perçue comme une violence du tout ». Sur ce point, l'antériorité est établie et documentée.
Ce qu'il faut donc corriger. Non pas « le SUFRA n'est pas original » — il l'est comme couche d'un appareil stratifié, et personne d'autre n'a construit cet appareil. Mais « l'invention la plus originale du corpus » est une formule qui ne tient plus telle quelle sur le seul trait du retard de lisibilité, et elle doit désormais se lire avec Nixon en regard. C'est d'ailleurs un cas d'école de ce que le corpus décrit lui-même : une convergence non repérée parce que le champ où elle a eu lieu n'était pas lu. Le corpus s'est fixé pour limite de rester « dans le registre philosophique continental » ; cette limite a un coût, et le voici, chiffré à six ans.
Ce que cela ouvre. Nixon est, de toutes les lignées croisées par cette série, la seule qui ne soit pas écartée pour raison de périmètre. Galtung, Scheper-Hughes, Bourgois et Cockburn ne sont pas importés parce que cette série refuse d'étendre le continuum de Kelly. Nixon ne pose pas ce problème du tout : il ne porte pas sur le continuum, il porte sur le SUFRA. Il n'y a donc aucune raison de principe de ne pas le lire — seulement le fait que je ne l'ai pas fait. C'est un chantier, pas un refus.
Ce que la série ne permet pas d'affirmer
Par honnêteté envers le lecteur pressé, la liste explicite.
Elle ne permet pas d'affirmer une fréquence, quelle qu'elle soit, dans quelque population que ce soit. Elle ne permet pas d'affirmer que le droit français devrait supprimer son seuil, ni quel seuil il devrait retenir — le chapitre 03 soutient l'inverse, qu'un droit pénal sans seuil n'est pas un droit pénal. Elle ne permet rien sur les hommes, ni sur les relations non hétérosexuelles, que le dispositif de 1984 n'interroge pas. Elle ne permet aucune conclusion sur d'autres formes de violence que celles sur lesquelles portent les entretiens. Et elle ne permet pas de dire que le corpus métacratique a découvert quoi que ce soit dans ce domaine : il a reçu un résultat, l'a reformulé, et s'est fait corriger sur un point.
Test de réfutation
La série tient à trois affirmations propres — celles qui ne sont ni chez Kelly ni déjà dans le corpus. Chacune a sa condition de réfutation.
La première est que le continuum de Kelly est une instance locale de la thèse générale du corpus sur la coupe pratiquée dans le continu, et non un homonyme. Elle serait réfutée si l'on montrait que les deux usages du mot ne partagent aucune structure — c'est-à-dire si l'on établissait que la seconde acception retenue par Kelly, « une série continue d'éléments qui passent les uns dans les autres et qu'on ne peut pas aisément distinguer », ne dit rien du rapport entre un continu et ses découpes. Je tiens cette réfutation pour difficile, mais elle est bien formée.
La deuxième est que le résidu de la coupe pénale est un SUFRA au sens strict, parce qu'il est réel, cumulatif et illisible dans le présent. Elle serait réfutée si l'on montrait qu'une institution existante enregistre effectivement l'accumulation d'occurrences dont aucune n'atteint le seuil — c'est-à-dire s'il existait, quelque part, un opérateur d'agrégation là où j'affirme qu'il n'y en a pas. Une évolution du droit ou de la statistique publique pourrait donc réfuter ce point, et ce serait la meilleure des réfutations possibles.
La troisième est que le quatrième chantier n'a importé de Lordon que la moitié joyeuse de l'enrôlement, et que le safety work échappe encore à la moitié triste parce qu'il ne comporte aucun désir-maître vers lequel colinéariser un conatus. Elle serait réfutée dans les termes posés à la fin du chapitre 05 : en identifiant ce désir-maître, ou en dérivant un différentiel stable de niveau de base à partir de la seule imitatio affectuum.
Cette troisième affirmation en remplace une autre, plus large et fausse, que la première version de cette série soutenait — à savoir que le modèle de l'enrôlement ne connaîtrait que la capture par sollicitation. Les textes de Lordon la contredisent directement : les affects tristes y sont théorisés depuis le régime pré-fordiste et subsistent, par la menace sur l'emploi, jusque dans le régime néolibéral. La vérification aurait dû précéder la rédaction.
Aucune de ces trois réfutations n'est aujourd'hui disponible. Aucune n'est hors de portée. C'est la situation dans laquelle ce corpus place ses propres diagnostics, et il serait incohérent de faire une exception pour celui-ci.
Sources commentées
- Johan Galtung, « Violence, Peace, and Peace Research », Journal of Peace Research, vol. 6, n° 3, 1969, p. 167-191 — la violence structurelle comme écart entre le réalisable et le réalisé, la violence étant « la cause de la différence entre le potentiel et l'actuel » ; lignée absente de tout ce corpus, signalée ici comme telle et délibérément non importée. Ne pas la confondre avec le SUFRA : Galtung décrit une causation sans auteur — un dommage évitable qu'on ne peut imputer à personne — là où le SUFRA décrit un retard de lisibilité. Les deux axes sont indépendants : un dommage peut être parfaitement lisible et sans auteur, un effet parfaitement imputable et illisible. Le concept réellement voisin du SUFRA n'est pas celui de Galtung, mais celui de Nixon.
- Rob Nixon, Slow Violence and the Environmentalism of the Poor, Harvard University Press, 2011 — la slow violence comme « violence de destruction différée, dispersée à travers le temps et l'espace […] qui n'est typiquement pas perçue comme une violence du tout ». C'est, sur le trait du retard de lisibilité, un quasi-équivalent du SUFRA publié six ans avant les diapositives de 2017. Absent de tout le corpus. Contrairement aux quatre lignées ci-dessus, il n'est pas écarté pour raison de périmètre : il n'a simplement pas été lu.
- Nancy Scheper-Hughes & Philippe Bourgois (dir.), Violence in War and Peace: An Anthology, Blackwell, 2004 — le continuum anthropologique reliant violences politique, structurelle, symbolique et quotidienne ; seconde lignée non importée.
- Cynthia Cockburn, « The Continuum of Violence: A Gender Perspective on War and Peace », in Wenona Giles & Jennifer Hyndman (dir.), Sites of Violence: Gender and Conflict Zones, University of California Press, 2004 — l'extension du continuum de Kelly aux conflits armés, conduite depuis une position féministe ; c'est elle qui interdit de présenter mon refus d'étendre comme une défense de la spécificité contre des intrus.
- Liz Kelly, « The Continuum of Sexual Violence », 1987, et Marie Leidig, « Violence Against Women — A Feminist-Psychological Analysis », 1981 — le couple dont l'écart, rappelé ici une dernière fois, est ce que la vulgarisation efface.
- Stéphane Erard, Métacratie et démocratie — la distinction entre appareil constatif et exigence normative, empruntée ici pour répondre à l'objection de dilution ; le corpus l'avait forgée contre lui-même.
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