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serard@dev00:~/cv

Deux stratégies industrielles opposées

Qwant et Xilopix ont suivi deux chemins presque inverses pour entrer sur le marché des moteurs de recherche.

Qwant a choisi de se présenter très tôt au public. Pour offrir immédiatement une couverture suffisamment large du Web, il s'est appuyé sur l'index et les résultats de Bing, le moteur de Microsoft. Ce choix lui a permis d'avoir un produit visible, une marque, des utilisateurs et un récit public avant de disposer d'une capacité autonome de recherche Web à la hauteur de ce récit.

Xilopix a choisi l'ordre inverse. Fondée en 2008, l'entreprise a consacré l'essentiel de son activité à la recherche et au développement avant d'ouvrir Xaphir au public en 2017. Son fondateur, Éric Mathieu, situe la phase consacrée exclusivement à la R&D entre la mi-2010 et la sortie de Xaphir à la mi-2017. Selon que l'on compte depuis la création de la société ou depuis cette concentration exclusive sur le moteur, il s'agit donc d'environ huit années de développement ou d'un peu plus de sept années de R&D intensive.

Cette opposition peut se résumer ainsi :

Question stratégique Qwant Xilopix / Xaphir
Quand confronter le produit au public ? Très tôt, avec l'appui d'un moteur tiers Après plusieurs années de R&D
Comment obtenir une couverture du Web ? Par l'index de Bing, complété par des capacités internes Par un robot, un index et des algorithmes développés en interne
Actif construit en premier La présence publique, la marque et la distribution La technologie et le savoir-faire
Risque principal Dépendance durable au fournisseur devenu indispensable Épuisement financier avant l'adoption par le marché
Résultat observé en 2017 Qwant existe déjà auprès du public, mais dépend de Bing Xaphir arrive en bêta avec une technologie propre, mais trop tard pour sécuriser son financement

Il ne s'agit donc pas seulement d'une différence technique. C'est un arbitrage entre exister d'abord et chercher ensuite l'autonomie, ou construire d'abord l'autonomie et chercher ensuite le public.

Le choix de Qwant : utiliser Bing pour devenir immédiatement visible

Le recours à Bing pouvait répondre à une logique de lancement compréhensible. Construire un moteur généraliste exige de parcourir continuellement le Web, stocker et rafraîchir des milliards de pages, produire un index interrogeable en temps réel et classer les réponses en quelques fractions de seconde. Une jeune entreprise peut gagner plusieurs années en achetant ou en sous-traitant cette couverture.

Qwant a ainsi pu proposer rapidement une interface publique et « exister » face à Google sans attendre d'avoir industrialisé toute cette infrastructure. Bing n'était toutefois pas un simple composant périphérique : il fournissait une partie centrale de la réponse Web. Plus cette dépendance durait, plus l'écart grandissait entre la présence commerciale de Qwant et son autonomie technique réelle.

Le problème n'est donc pas l'usage transitoire d'une technologie tierce en lui-même. Il réside dans trois questions :

  1. quelle proportion des résultats venait effectivement de Bing ;
  2. comment cette proportion était présentée au public, aux investisseurs et à l'État ;
  3. si la technologie propre annoncée progressait assez vite pour rendre cette dépendance réellement temporaire.

Sur ces trois points, l'audit interministériel de 2019 décrit une situation beaucoup moins aboutie que ne le suggérait l'image publique d'un moteur souverain.

Ce que le code documente pour 2016

L'analyse forensique du dépôt Git porte sur le chemin de recherche Web de l'API Qwant en 2016. La variable webBrainLocales y déterminait si une requête parvenue à cette branche était envoyée vers un endpoint interne nommé WebBrain ou vers Bing ; le nom de l'endpoint ne permet pas d'identifier son backend. Aucun tag master contrôlé ne porte ce routage actif. Une fois la liste vidée, le chemin analysé dirigeait vers Bing toutes les locales qui l'atteignaient sans avoir été servies auparavant par le cache. Stéphane Erard témoigne que l'endpoint correspondait en réalité à Mozart utilisé comme relais Bing ; une capture Jenkins corrobore l'existence du paquet Mozart, mais le backend et les configurations restent à authentifier.

L'analyse de l'alerte interne apporte un élément complémentaire : le code versionné de 2016 construit aussi des appels à Bing Ads et les échanges du 19 décembre évoquent explicitement ce qui avait été vu « partir en prod ».

Ces éléments soutiennent une conclusion précise :

En 2016, le chemin de recherche Web versionné ne met pas en évidence un index Qwant autonome servant les requêtes qui atteignent cette branche ; il montre au contraire leur routage vers Bing lorsque le cache n'a pas déjà répondu. Le déploiement de cette version et sa proportion d'exécution doivent être corroborés par les éléments de CI/CD, les configurations et les journaux.

Cette conclusion ne doit pas être élargie abusivement. Elle ne signifie pas que Qwant ne possédait aucun code, aucun développeur, aucun prototype, aucun savoir-faire ni aucun titre de propriété intellectuelle. Qwant a notamment déposé plusieurs demandes de brevet, inventoriées dans le chapitre « Sur la propriété intellectuelle ». Mais posséder du code ou déposer un brevet ne prouve pas qu'un moteur Web autonome soit industrialisé et utilisé en production.

La formulation « aucune technologie propre chez Qwant en 2016 » est donc trop générale. La formulation étayée est : aucune capacité propre comparable à un moteur Web autonome n'apparaît dans le chemin de code versionné étudié ; mon témoignage sur son déploiement en production reste à corroborer par les artefacts et journaux demandés.

Source de presse 027 — Le Média, « Révélations : Qwant, boulet d'État »

Référence : Marc Endeweld, 18 mai 2020. Voir l'enquête et la vidéo (ouvre dans une nouvelle fenêtre).

Document montré à l'écran : « encore à l'état de prototype actuellement »

Portée et limite : l'enquête montre des extraits d'un audit technique partiel et en rapporte les constats sur les limites de la V1, la V2 en développement et l'impossibilité de quantifier clairement le recours réel à Bing. La citation provient du document filmé, non des mots propres de Marc Endeweld ; la vidéo ne publie ni le rapport natif signé ni son intégralité et ne permet pas, seule, de fixer un taux général de dépendance.

En août 2019, une équipe interministérielle associant notamment la DINSIC — devenue DINUM —, l'ANSSI, le ministère des Armées et l'École normale supérieure réalise cet audit technique partiel de Qwant. L'enquête de Marc Endeweld en relate les principaux constats.

Une V1 propre, mais fortement limitée

La DINUM ne dit pas que Qwant n'a strictement rien développé. Elle juge au contraire les techniques de sa première version « pertinentes » et relève la présence de compétences techniques. Mais elle identifie trois limites structurelles de cette V1 :

  • une difficulté à passer à l'échelle quant au nombre de pages traitées ;
  • une difficulté à rafraîchir fréquemment les pages déjà visitées ;
  • l'impossibilité d'utiliser l'index en temps réel pour répondre aux recherches des utilisateurs.

Autrement dit, il existait des composants et des travaux internes, mais pas encore une chaîne autonome remplissant de façon industrielle toutes les fonctions attendues d'un moteur généraliste.

Une V2 encore au stade du prototype

Qwant présentait aux auditeurs une seconde version destinée à remplacer la première. Le document la décrit cependant comme étant encore « à l'état de prototype ». Les premiers éléments étaient jugés prometteurs, mais insuffisants pour garantir son bon fonctionnement à terme. Sa mise en production était alors annoncée pour la fin de l'année 2019.

Cette chronologie est essentielle. En 2019, six ans après le lancement public de Qwant, la version censée apporter une architecture plus aboutie n'était pas encore en production lors de l'audit. Le Média indiquait qu'elle ne l'était toujours pas en mai 2020.

Une dépendance à Bing que Qwant ne savait pas mesurer clairement

L'audit décrit aussi une articulation confuse entre l'index propre de Qwant, les précalculs mis en cache et l'appel séquentiel à Bing. Selon les extraits du document montrés par Le Média, les composants existaient séparément, mais leur enchaînement réel ne correspondait pas entièrement à la stratégie présentée.

Les auditeurs indiquent que l'équipe de Qwant ne savait pas répondre précisément sur l'ordre exact des traitements ni quantifier son utilisation réelle de Bing en production. Ils observent aussi que certaines ressources avaient été retirées de la production depuis mars 2019 pour développer la V2, ce qui aurait porté, selon Qwant, le recours quotidien à Bing à environ 50 % au moment de l'audit.

La conclusion de la DINUM reste prudente : elle reconnaît qu'une stratégie interne pourrait répondre à une grande majorité des requêtes avec une minorité de résultats issus de l'API Bing, mais l'audit n'a pas pu vérifier que ce scénario correspondait à la production. Il n'a pas davantage pu exclure que l'essentiel, voire la quasi-totalité, des réponses vienne finalement de Bing.

Après une seconde visite en septembre 2019, les indicateurs rapportés par Le Média faisaient apparaître une dépendance supérieure à 75 % en juillet, puis proche de 65 % fin septembre. Même en retenant l'amélioration, près de deux requêtes Web sur trois dépendaient encore de Microsoft.

L'audit de 2019 ne prouve pas rétroactivement, à lui seul, l'état exact de tout le système en 2016. En revanche, il corrobore le constat tiré du code de 2016 : plusieurs années après le lancement public, Qwant n'avait toujours pas transformé ses travaux internes en moteur Web autonome, mature et vérifiable.

Un audit de l'état de 2019, pas du code historique demandé

Cette limite ne résulte pas d'une absence d'alerte préalable. En juin 2019, j'avais proposé à Philippe Englebert, alors conseiller au cabinet du secrétaire d'État chargé du numérique, le code de search_web.php de 2016 et l'historique Git de 2011 à 2017. Il avait accusé réception de mes envois et annoncé un audit détaillé par les administrations compétentes.

Or le périmètre documenté ci-dessus porte sur la V1 et la V2 observées en 2019, ainsi que sur leur dépendance contemporaine à Bing. Il ne contient aucune analyse du fichier historique transmis, de ses commits ou de ses tags. Aucun examen du code de 2016 n'est donc documenté dans l'audit DINUM publié ni dans les pièces actuellement réunies. La communication du dossier administratif complet permettrait de vérifier si une analyse distincte, non publiée, a existé.

Le corpus ne documente ni dépôt de plainte de la DINUM ni signalement au procureur par une administration destinataire de l'alerte. Cette absence dans les pièces disponibles ne démontre toutefois ni qu'aucune transmission n'a existé ni le bien-fondé d'une qualification pénale ; elle identifie une lacune documentaire sur les suites données à l'alerte.

Les situations doivent être distinguées. Pour la CDC, le corpus interroge l'influence éventuelle des présentations contestées sur l'investissement de 15 millions d'euros. Pour Bpifrance, il rapporte un refus allégué dont les motifs exacts restent à vérifier. Pour la BEI, il pose la question de savoir si des informations matériellement inexactes ou incomplètes ont influencé le financement de 25 millions d'euros. Les pièces de ce chapitre n'établissent ni ce lien causal ni une intention frauduleuse.

Source de presse 024 — Next INpact, « Six ans après son lancement, Qwant n'était qu'un “prototype” selon la DINUM »

Référence : Jean-Marc Manach, 19 mai 2020 à 9 h 56. Lire l'article original (ouvre dans une nouvelle fenêtre).

« un “prototype” selon la DINUM »

Portée et limite : l'article reprend l'audit révélé la veille par Marc Endeweld et le confronte aux essais antérieurs de Next INpact. Il ne constitue pas une seconde obtention indépendante de la note, ne publie pas le rapport natif complet et n'établit ni un taux exact de recours à Bing à toute date ni l'absence de tout développement propre chez Qwant.

Une source secondaire qui identifie clairement sa source

Cet article paraît le lendemain de l'enquête de Marc Endeweld. Manach écrit explicitement qu'Endeweld vient de publier dans Le Média une longue enquête sur Qwant et que c'est cette enquête qui révèle les passages de l'audit DINUM. L'article ne constitue donc pas une seconde obtention indépendante du rapport : il est une reprise critique et technique de la révélation d'Endeweld.

La chaîne de provenance est la suivante :

  1. la DINUM rédige une note d'audit qui n'est pas publiée intégralement ;
  2. Le Média obtient le document, en cite des passages et en montre plusieurs pages dans sa vidéo ;
  3. Next INpact reprend les passages publiés par Endeweld ;
  4. Manach utilise une lecture image par image de la vidéo pour relever d'autres phrases visibles du rapport ;
  5. il confronte ces constats aux tests que Next INpact avait déjà publiés en 2019 et en avril 2020.

Cette filiation évite un contresens probatoire : deux articles convergents ne valent pas ici deux sources primaires indépendantes. Ils constituent deux analyses journalistiques appuyées sur la même note DINUM révélée par Endeweld, la seconde ajoutant ses propres observations empiriques sur le fonctionnement public de Qwant.

Trois apports spécifiques de Manach

Le premier apport est la mise en relation de l'audit avec les essais antérieurs de Next INpact. Le journal avait observé des résultats anciens, un nombre limité de réponses, des répétitions, des erreurs 404 et des réponses peu fiables. En avril 2020, l'index propre de Qwant renvoyait encore majoritairement vers des contenus datant de l'été 2019 ou, au mieux, d'octobre 2019. Pour la requête coronavirus, l'article relève un bloc d'information qui n'avait pas été actualisé depuis le 16 mars 2020. Ces tests ne mesurent pas directement la part de Bing, mais ils rendent concrètes les limites de rafraîchissement décrites par les auditeurs.

Le deuxième apport est la restitution des conditions posées par la DINUM avant la généralisation de Qwant dans l'administration :

  1. vérifier dans les locaux de Qwant la remise en place de l'indexeur, le taux annoncé de 60 % de dépendance à Bing et la méthode utilisée pour calculer ce taux ;
  2. transmettre quotidiennement à la DINSIC le taux de dépendance à Bing ;
  3. prévoir une clause de revoyure et un nouvel audit lors de la mise en place de la V2, envisagée autour de janvier 2020.

Ces recommandations montrent que le taux de dépendance déclaré par Qwant n'était pas tenu pour acquis. La DINUM demandait à la fois une vérification de la mesure, un suivi quotidien et un nouvel examen de la version censée résoudre les limites constatées.

Le troisième apport est le rapprochement chronologique. La V2 annoncée pour la fin de 2019 n'avait pas été mise en production lorsque l'État annonça, en janvier 2020, la généralisation de Qwant dans l'administration. Manach souligne ainsi que la décision politique est intervenue sans attendre l'étape technique et le nouvel audit envisagés dans les recommandations initiales.

Une nuance nécessaire sur le mot « prototype »

Le titre de Next INpact généralise la formule en écrivant que « Qwant » n'était qu'un prototype six ans après son lancement. Le passage filmé de la note doit être lu plus précisément : il se situe dans la présentation de la nouvelle version en cours de développement, décrite comme une refonte intégrale du moteur. C'est cette version que l'audit qualifie d'« encore à l'état de prototype » et dont les premiers éléments sont jugés prometteurs mais insuffisants.

Cette précision ne réduit pas la sévérité du constat :

  • la V1 était en production, mais limitée dans son passage à l'échelle, son rafraîchissement et l'utilisation en temps réel de son index ;
  • la V2 était destinée à remédier à ces limites, mais restait un prototype ;
  • la dépendance réelle à Bing ne pouvait pas être quantifiée de façon satisfaisante ;
  • le scénario dans lequel l'essentiel des réponses venait finalement de Bing ne pouvait pas être exclu.

L'article de Manach renforce donc l'analyse du présent chapitre, à condition de ne pas transformer son titre éditorial en citation littérale de la DINUM sur l'intégralité de Qwant.

Le 23 mai 2024 : la panne de Bing comme test grandeur nature

Le 23 mai 2024, Bing subit une panne mondiale pendant plusieurs heures. Numerama constate (ouvre dans une nouvelle fenêtre) que Qwant, DuckDuckGo et Ecosia cessent alors eux aussi de fournir des résultats.

Cet incident a une valeur particulière : ce n'est ni une présentation commerciale, ni une estimation de Qwant, ni un audit limité à quelques heures. C'est un test de défaillance en conditions réelles. Lorsque le service situé en amont disparaît, les moteurs qui en dépendent tombent avec lui.

La panne ne prouve pas que Qwant ne possédait aucun code ni aucun index partiel. Elle démontre quelque chose de plus précis et industriellement décisif :

En mai 2024, les capacités propres de Qwant ne constituaient pas un moteur Web de remplacement capable de maintenir le service lorsque Bing devenait indisponible.

Un moteur réellement autonome aurait pu connaître une dégradation de qualité, perdre certaines fonctions ou afficher moins de résultats. Ici, la panne commune révèle un point unique de défaillance : l'API Bing restait indispensable à la fonction principale attendue par l'utilisateur.

Ce constat prolonge directement ceux de 2016 et de 2019. En 2016, le chemin de production documenté routait les requêtes Web vers Bing. En 2019, la DINUM ne pouvait pas exclure que l'essentiel des réponses vienne encore de Bing. En 2024, la disparition temporaire de Bing rendait toujours Qwant incapable d'assurer seul une recherche Web utilisable.

2013-2024 : onze ans d'existence, et l'autonomie toujours à construire

Qwant est lancé publiquement en 2013. La panne de mai 2024 intervient donc après onze années d'existence publique. La chronologie ne montre pas une dépendance brève utilisée seulement pour amorcer le produit, mais une dépendance devenue structurelle :

Date Fait documenté Portée
2013 Lancement public de Qwant avec l'appui des résultats de Bing Qwant obtient immédiatement une présence publique sans attendre un index autonome complet
2016 Le chemin de recherche Web analysé dirige les locales vers Bing La capacité propre ne remplace pas Bing dans la production documentée
2019 La DINUM relève les limites de la V1, une V2 encore prototype et une dépendance impossible à quantifier précisément Six ans après le lancement, l'autonomie reste inachevée
2020 Qwant affirme pouvoir répondre en complète autonomie dans 40 % des cas Même selon la communication de Qwant, 60 % des requêtes ne sont pas autonomes
23 mai 2024 Une panne de Bing entraîne celle de Qwant L'infrastructure propre ne fournit pas de solution de continuité suffisante
Novembre-décembre 2024 Qwant et Ecosia annoncent la construction d'un nouvel index européen commun L'index capable de réduire réellement la dépendance est encore présenté comme un projet à bâtir
Août 2025 Staan commence à fournir une partie des résultats L'autonomie devient progressive, avec un objectif initial de couverture partielle
Juin 2026 Qwant ouvre l'API Staan en libre-service La technologie devient un service européen exploitable, postérieur à la période 2013-2024

Le communiqué de Qwant de décembre 2020 affirmait pourtant que l'entreprise disposait de sa propre technologie d'indexation Web et pouvait répondre de façon autonome dans 40 % des cas. La panne de 2024 montre que cette autonomie partielle ne constituait toujours pas une infrastructure indépendante et résiliente quatre ans plus tard.

Il faut donc distinguer trois niveaux souvent confondus :

  1. une interface propre, une marque et des services éditoriaux ;
  2. des composants propres, par exemple du classement, des caches ou un index partiel ;
  3. un moteur autonome, capable d'explorer, indexer, rafraîchir, classer et servir le Web sans dépendre du moteur d'un tiers.

Qwant disposait manifestement des deux premiers niveaux. La panne de Bing montre qu'il ne maîtrisait toujours pas le troisième en mai 2024.

Staan : la reconnaissance qu'un véritable index européen restait à construire

En novembre 2024, Qwant et Ecosia créent la coentreprise European Search Perspective afin de développer un nouvel index européen. Dans sa propre annonce, Ecosia explique alors dépendre d'un mélange de résultats Google et Bing et présente le futur index comme l'étape suivante vers l'indépendance technologique.

En août 2025, L'Usine Digitale annonce le démarrage de Staan (ouvre dans une nouvelle fenêtre). Le nouvel index commence seulement à fournir des résultats aux deux moteurs. L'objectif annoncé pour la fin de 2025 est de traiter 50 % des requêtes françaises et 33 % des requêtes allemandes. Il ne s'agit donc encore ni d'une couverture générale du Web, ni d'une substitution totale à Bing.

Staan ne prouve pas que Qwant n'avait jamais développé la moindre technologie. Sa création constitue en revanche une reconnaissance par les actes que les technologies accumulées par Qwant entre 2013 et 2024 ne suffisaient pas à assurer son indépendance :

  • un nouvel index devait être développé ;
  • ce développement nécessitait une nouvelle société commune avec Ecosia ;
  • le déploiement commençait par une fraction des requêtes ;
  • l'objectif explicite était de s'émanciper de Bing et de Google.

Autrement dit, le produit présenté depuis 2013 comme un moteur français souverain devait encore, onze ans plus tard, créer avec un partenaire allemand l'infrastructure permettant de donner un contenu technique complet à cette souveraineté.

Il faut également dater correctement la conclusion. En 2024, Qwant ne disposait pas d'un moteur généraliste indépendant et résilient. À partir de 2025, Staan constitue un commencement d'autonomie européenne, mais une autonomie commune, progressive et partielle. Le rapport de transparence 2025 de Qwant indique d'ailleurs que le service repose seulement « en partie » sur Staan. En juin 2026, Qwant a annoncé l'ouverture de l'API Staan en libre-service : c'est une avancée postérieure, qui ne modifie pas rétroactivement le constat sur les onze années allant de 2013 à 2024.

Autonomie technique et respect de la vie privée

La dépendance à Bing et le respect de la vie privée sont deux questions liées, mais distinctes. Une entreprise peut théoriquement interroger un index tiers par une API tout en limitant les données transmises. La panne de Bing ne prouve donc pas, à elle seule, une violation de la vie privée.

Elle démontre néanmoins que Qwant ne maîtrisait pas de bout en bout la chaîne de recherche. Tant que le résultat Web dépend de Microsoft, la protection des utilisateurs repose aussi sur :

  • les données effectivement envoyées à Microsoft ;
  • les transformations appliquées avant l'envoi ;
  • les engagements contractuels du fournisseur ;
  • la capacité de Qwant à contrôler ou auditer ces traitements ;
  • la transparence de l'information donnée aux utilisateurs.

Or le dossier documente qu'en 2016 Qwant transmettait notamment la requête, le User-Agent et une adresse IP tronquée ; la CNIL a ensuite qualifié les données concernées de pseudonymes et non d'anonymes, et relevé des insuffisances dans l'information fournie avant leur correction.

La formulation soutenue par l'ensemble des pièces est donc la suivante :

De 2013 à 2024, Qwant n'a pas exploité un moteur Web réunissant simultanément une autonomie générale vis-à-vis des index américains et une chaîne de protection de la vie privée entièrement maîtrisée par une infrastructure propre.

Staan est précisément présenté comme un index européen « privacy-first ». Cette promesse montre que l'objectif d'un index à la fois autonome et conçu autour de la confidentialité restait encore à réaliser après onze ans.

Des écarts convergents dont la portée doit être instruite

Le rapprochement des pièces fait apparaître plusieurs dimensions d'une présentation possiblement excessive ou incomplète de l'autonomie technologique :

Facette Écart documenté Question restant à instruire
Technologique Présentation comme moteur souverain alors que Bing demeure indispensable Contenu exact, date et auteurs des présentations, ainsi que leur connaissance de l'écart technique
Temporelle Dépendance présentée comme transitoire mais encore critique après onze ans Réalisme des trajectoires annoncées et informations disponibles lors de chaque déclaration
Commerciale L'utilisateur voit la marque et l'interface Qwant alors que Microsoft reste un fournisseur amont central Information effectivement donnée et caractère déterminant de cette présentation
Institutionnelle Déploiement dans l'administration malgré les réserves et conditions rapportées par la DINUM Présentations ou actes ayant éventuellement influencé une décision publique déterminée
Financière Financements et soutiens obtenus dans un récit de souveraineté technologique Lien causal entre une présentation précise et chaque décision de financement
Vie privée Données présentées comme anonymes puis qualifiées de pseudonymes par la CNIL Connaissance de l'inexactitude, préjudice éventuel et influence sur une décision déterminée
Industrielle Xilopix avait construit une technologie propre avant son lancement, puis a été reprise et dispersée Existence éventuelle d'une décision ou d'un plan concerté visant cette alternative

Ces éléments peuvent nourrir l'hypothèse d'une présentation durablement excessive ou incomplète de l'autonomie technologique et de la maîtrise des données. Ils ne suffisent pas à affirmer que des déclarations déterminées étaient sciemment fausses ni qu'elles ont provoqué une remise de fonds précise.

Sur le plan pénal, caractériser une escroquerie supposerait notamment d'identifier des actes précis, une intention, une erreur provoquée et une remise ou un acte préjudiciable déterminé. Le corpus documente des écarts et des contradictions justifiant un examen contradictoire approfondi ; il ne permet pas, à lui seul, de conclure à la culpabilité d'une personne ou d'une société.

La panne de 2024 et la création de Staan ont ici une valeur probatoire particulière : elles ne démontrent pas seules l'intention pénale, mais elles rendent beaucoup plus difficile de soutenir que Qwant avait déjà atteint l'autonomie technologique annoncée.

Le choix inverse de Xilopix : retarder le lancement pour posséder la technologie

Xilopix a suivi une logique de deep tech. L'entreprise a été créée en 2008, puis s'est concentrée à partir de 2010 sur son moteur. Xaphir n'a été ouvert au public qu'au printemps 2017, après plus de sept années de R&D concentrée et environ huit années depuis la fondation de la société.

Dans un entretien de 2017 publié par Abondance (ouvre dans une nouvelle fenêtre), Xaphir est présenté comme disposant d'un index et d'un algorithme « maison ». Éric Mathieu y décrit une équipe de 35 personnes, dont 28 en recherche et développement. Un entretien de 2019 au Journal des Entreprises (ouvre dans une nouvelle fenêtre) confirme que l'entreprise avait consacré la période allant de la mi-2010 à la sortie du moteur à la R&D.

Ce choix a produit des actifs techniques propres :

  • un robot d'exploration ;
  • un index constitué par Xilopix ;
  • des algorithmes de recherche et de classement ;
  • un savoir-faire de recherche sémantique et multimédia ;
  • une équipe scientifique et technique constituée sur plusieurs années.

Mais il a aussi créé une vulnérabilité économique majeure. Pendant que Xilopix construisait sa technologie sans produit grand public établi, Qwant occupait déjà l'espace médiatique, institutionnel et commercial. Lorsque Xaphir est enfin arrivé en bêta, Xilopix devait encore financer son passage à l'échelle et acquérir ses utilisateurs. La société a été placée en liquidation puis reprise par Qwant à la fin de 2017. Le chapitre « La destruction de Xilopix/Xaphir » analyse séparément les circonstances et les suites de cette reprise.

La propriété intellectuelle n'a de portée industrielle que si elle devient un système

Le contraste entre les deux entreprises ne se réduit pas au nombre de brevets. Une marque protège un nom. Un brevet protège des revendications techniques déterminées. Du code peut être protégé par le droit d'auteur. Le savoir-faire peut relever du secret d'affaires. Aucun de ces actifs, pris isolément, ne constitue pourtant un moteur de recherche opérationnel.

Pour qu'une propriété intellectuelle française crée de la souveraineté, elle doit former une chaîne maîtrisée :

  1. exploration du Web ;
  2. stockage et rafraîchissement des pages ;
  3. construction de l'index ;
  4. interrogation en temps réel ;
  5. classement des résultats ;
  6. exploitation à une échelle suffisante.

Xilopix a tenté de construire cette chaîne avant de se présenter massivement au public. Qwant a construit sa présence publique avant de maîtriser toute la chaîne et a utilisé Bing pour combler l'écart. Le premier choix maximisait l'autonomie technique mais exposait l'entreprise à manquer de temps et d'argent. Le second maximisait la vitesse d'accès au marché mais risquait de rendre le fournisseur externe structurellement indispensable.

Conclusion

Le choix de Qwant a réussi sur un point : l'entreprise a existé très tôt aux yeux du public et des pouvoirs publics. Bing lui a permis d'afficher immédiatement une couverture du Web qu'elle n'aurait pas pu produire seule à cette date.

Mais l'audit DINUM montre le coût de cette stratégie. En 2019, la V1 propre restait limitée, la V2 demeurait un prototype et l'entreprise ne savait pas expliquer ni quantifier de façon satisfaisante l'enchaînement réel conduisant à Bing. Le partenaire supposé transitoire était encore indispensable.

La panne de Bing du 23 mai 2024 étend ce constat sur onze années : lorsque Microsoft est tombé, Qwant est tombé avec lui. L'annonce, quelques mois plus tard, d'un nouvel index commun avec Ecosia confirme que l'infrastructure capable de rompre cette dépendance restait encore à construire. Staan représente depuis 2025 un changement réel, mais progressif et partiel ; il ne transforme pas rétroactivement la période 2013-2024 en période d'autonomie.

Xilopix a payé le coût inverse. Elle a attendu d'avoir bâti son robot, son index et ses algorithmes avant de lancer Xaphir. Elle possédait davantage de la chaîne technique, mais elle est arrivée au public après sept à huit années de R&D, sans disposer du financement nécessaire pour transformer cette avance technologique en implantation durable.

La leçon industrielle dépasse Qwant et Xilopix : lancer tôt n'est pas construire une souveraineté, mais construire longtemps sans sécuriser la mise sur le marché peut empêcher cette souveraineté d'exister. Une politique publique cohérente aurait dû apprécier séparément la visibilité commerciale, la maturité technique, la dépendance externe et la propriété des briques critiques. En les confondant, elle risquait de financer la présence la plus visible plutôt que la technologie française la plus autonome.

Sources et limites

Les passages de l'audit décrits par Le Média et Next INpact proviennent d'extraits d'une note qui n'a pas été publiée intégralement, et non du fichier natif signé. Ils ne doivent donc pas être traités comme une publication officielle complète de la DINUM. Le présent chapitre distingue enfin les constats documentaires des qualifications plus larges : il établit une dépendance technique et une insuffisante industrialisation, mais ne déduit pas de ces seuls faits une fraude ni une absence absolue de toute propriété intellectuelle chez Qwant.

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